12/09/2015 09:55 | Lien permanent | Commentaires (0)

On n'est pas des chiens

La beagle anglaise de mon coiffeur favori s'appelle Hanna-Louise des Babines de Diamant. Comme son patronyme à rallonges le laisse entendre, elle a intégré des manières souveraines et part du principe que le salon relève de son territoire personnel. Non qu'elle y ramène des grives entre ses dents, mais disons qu'elle n'est pas prête au compromis, quand il s’agit de se partager l’espace. Et c’est ainsi que la chienne fait souvent office de tapis, aplatie de tout son long bienheureux sur le sol, au milieu du passage. Un sommeil insouciant, profond et suave, tellement abandonné, que les clientes sont parfois tentées de renoncer à l’enjamber, pour aller plutôt l’agacer du bout de l’orteil. C'est vraiment trop injuste de pouvoir dormir ainsi en pleine journée.

Le pourrait-on aussi? La pause horizontale est souvent tentante: mmmh, cette moquette moelleuse entre deux bureaux… Ou ce pan de pelouse de l'autre côté de la fenêtre, avant que l’automne ne vienne. Oh, juste dix minutes, allez… Les théories sont récurrentes sur les bienfaits des siestes éclairs, mais dans les entreprises on ne passe pas à l’acte.

En fait, je comprends bien pourquoi. Il y a quelque chose d’infiniment intime dans le sommeil et cette transparence n’a rien à faire en public. Sur les vols long courrier, je tire ma couverture jusqu’aux cheveux, pour disparaître sous elle. Partout ailleurs, je lutte bravement (parfois absurdement et vainement…) pour ma dignité, à coup de pastilles à la menthe et de café serré. Pas question de livrer à des inconnus cet écran candide qu’est un visage endormi. Tenez, regardez autour de vous dans un train. Là, dans le balancement syncopé, chacun sent ses paupières tomber et ses barrières sociales avec. Le résultat n’est pas toujours glorieux. En face de moi, l’autre jour, un jeune cadre avait suspendu son veston à rayures au crochet et dormait bien droit, pour ne pas froisser sa chemise. Son visage, secoué de soubresauts, inquiétait un brin tout le compartiment: elle n’avait pas l’air rigolote, la séance à laquelle il se rendait peut-être… Plus loin, un grand frisé, moins respectueux de sa garde-robe, étreignait son imperméable froissé comme un oreiller ou un doudou, double menton étalé et bedaine relâchée – un peu de tenue, que diable.

Un humain endormi est vulnérable. Son corps en raconte toujours trop sur lui. C’est peut-être pour cela que je suis un peu jalouse de Hanna-Louise. Quand elle dort, que son pelage brillant se soulève et s’abaisse en douceur, on ne voit qu’une chose: un chien heureux.

 

 

Les commentaires sont fermés.