28/08/2015

Appel à la rébellion pipi

Dans le rythme normal de l’année, on s’habitue, on suit ses repères, on fréquente souvent des WC familiers, à la maison, au bureau, au club sportif. L’été en revanche, période de transhumance, la fondamentale inégalité entre hommes et femmes face aux besoins urgents réapparaît de manière aiguë. Partout en Europe, plages populaires, musées nouveaux ou restaurants chics, peu importe: les files s’allongent devant les toilettes dames, alors que les messieurs entrent et ressortent très vite, soulagés, en rajustant leur pantalon. Je viens de passer des semaines à observer, perplexe, cette malédiction qui force les femmes à se tortiller, jambes étroitement serrées, dans les sous-sols et couloirs sombres des bâtiments.

C’est que, on le sait, mes consœurs et moi passons quelques minutes enfermées, à ajuster nos dessous, alors que les hommes sont plus expéditifs – or l’aménagement des lieux ne tient jamais compte de cette différence. Faut-il pour autant accepter de piétiner sur place, comme une punition sociale, exposées aux regards goguenards? Moi, je dis que nous sommes trop sages… Nous attendons patiemment, en râlant à peine, devant la porte frappée d’un logo à jupette, alors que, juste côté, des lunettes vacantes pourraient accélérer le processus. La scène la plus caricaturale vécue cet été s’est déroulée dans un charmant café du village de Perast, sur la côte Adriatique, où trois générations de dames et fillettes bien mises se relayaient au petit coin, encombrant le passage, alors que la porte adjacente était entrouverte, sur un lieu propret et libre. Personne en vue, bougie parfumée, serviette fraîche, sol impeccable: visiblement rien à craindre. Elles m’ont tout de même foudroyée du regard quand j’ai osé m’enfermer dans cet antre où seuls les hommes sont censés baisser leur pantalon.

Ailleurs aussi, j’ai essayé de prôner par l’exemple: au Festival de Locarno, celui de Montreux, j’ai filé au plus rapide de peur d’arriver en retard au spectacle - nez en l’air tout de même, pour ne rien apercevoir au niveau des hanches. La bonne nouvelle: on ne se fait ni lyncher, ni prendre en otage. Les toilettes des hommes ne sont généralement ni plus sales ni plus dangereuses que celles d’à côté et, de toute manière, ces messieurs sont occupés aux urinoirs et tournent le dos. Il y a juste un petit flottement amusé dans l’assistance quand une voix féminine crie de la cabine: «Attention, je vais sortir» - au cas où un pudique préférerait se reboutonner d’urgence.

Pour en finir avec la discrimination pipi, j’adorerais que l’on tague tous les indicateurs de genre sur les portes et que l’on utilise enfin la première cuvette venue. Sûr que, face à cette invasion, les architectes se donneraient enfin la peine de prodiguer le bon nombre de cabines. On y va?