20/06/2015

Retour de flamme

C'est l’homme qui a ramené l’engin à la maison. Forcément. Par une sorte d’instinct ancestral, il a dû percevoir que ce truc à l'apparence rouillée - comme une étagère à installer dehors, avec une grille sur le dessus - avait une fonction autrement plus profonde, plus virile, que de simplement carboniser des saucisses. Il pensait pourtant avoir fait la simple acquisition d’un grill au design intéressant. Mais, après minutieuse observation et consultation du mode d'emploi, le barbecue nouveau s'est avéré être un âtre de jardin. Voilà qui est tout différent! Un espace brut, conçu pour recevoir un feu vrai de vrai, à allumer avec des grosses bûches rustiques. Du coup, il ne s'agit plus de la sympathique réunion familiale à l'américaine, où, les soirs d'été, on cuisine des palets de viande hachée sur la terrasse. Tssss! Foin des facilités, de l'allumage au gaz et autres conforts de ménagère. Le foyer avec flammes ouvertes affiche beaucoup plus de testostérone que cela! Il renoue avec le geste des silex qui s'entre-frottent, avec la gastronomie première de la viande noircie et de l'odeur de brûlé. La famille Pierrafeu, c'est cet été, chez moi. Épisode 1, le week-end prochain. En attendant, je peux aller rendre au magasin le gros sac de charbon de bois acheté par mégarde - beaucoup trop civilisé. Passez-moi une hache, que l'homme aille abattre des arbres.

Maintenant que j'y pense, cela faisait un moment, en effet, dans la levée de boucliers contre une alimentation trop industrielle, que je voyais partout des articles sur le régime du chasseur-cueilleur, sur les vertus du cru ou l'influence Neandertal dans la nutrition de demain. Mais je ne pensais pas que les accessoires de ces rituels culinaires virils étaient déjà arrivés au supermarché d'à côté. A la maison, nous voilà donc totalement avant-gardiste, sur pied d'égalité avec Niklas Ekstedt à Stockholm, un des chefs les plus brûlants du moment. Lui, son truc est le brasier majestueux, au centre du restaurant, où ses cuistots vêtus de tabliers de cuir, comme des forgerons, surveillent le renne à la braise ou les petits pains en croûte de glaise. Pour varier les saveurs, il suffit de jouer sur les diverses essences de bois… Un retour ardent et fumant aux rudiments.

Reste à savoir quoi cuire sur cet accessoire futuro-passéiste. Je crains que la merguez de base ne casse l'effet authentique. Et je n'ose même pas penser au marshmallow… Qui donc sait chasser le sanglier? Qu'il revête sa peau de bête, on l’attend au coin du feu.

 

 

13/06/2015

Radar à toc

Puisque les beaux jours se sont installés (ouiii!), j’ai tout de suite passé un après-midi en piscine, avec mon amie Charlotte. Du bleu, du chaud, des potins entre copines: en été, je ne crains aucun cliché. J’en suis même à voir envie de cocktails roses avec des parasols plantés dedans.

Nous étions donc là, dans l’eau jusqu’à mi-corps, à vaguement pédaler des pieds, accoudées au rebord de béton: clapotis des vaguelettes, clapotis des propos, toutes deux avec les mêmes lunettes solaires sur le bout du nez. Enfin, quand je dis «les mêmes», ça ne devait pas tout à fait être vrai. A travers les miennes, je voyais un azur de carte postale, avec à peine trois nuages mousseux pour faire déco. Je voyais l’abeille sur le buisson pas loin, mon livre ouvert au pied de la chaise longue et chabada – rien que du charmant, version béate. Mais Charlotte, elle, n’avait visiblement pas droit à la même projection du monde sur l’écran de ses verres noirs. Ce qu’elle percevait, elle? Elle me l’a chuchoté dès qu’elle a posé son joli orteil verni sur le fond en carrelage: «T’as vu ces seins? Complètement refaits!»

Hein? Quoi? Où? Moi, j’ai beau me retourner dans tous les sens (avec ma grande discrétion de maladroite…), je ne vois que dalle. Tout juste une dame en maillot vert. Non que les comparaisons anatomiques entre naturel et remodelé ne m’intéressent pas, mais je ne capte rien. Charlotte, en revanche, a développé une sorte de radar à toc. Tout comme les chauves-souris disposent d’un sonar qui leur fait percevoir les obstacles, mon amie détecte d’emblée tout ce qui a été modifié dans un corps humain. Du coup, la piscine devient un réservoir infini d’étrangetés et de surprises, par elle commentées. Là, une liposuccion qui commence à dater. Ailleurs une fesse suspectement rebondie. Et tiens, une rhinoplastie qui passe en brasse coulée! Pour peu, Charlotte serait capable de reconnaître la signature de tel chirurgien lémanique dans chacune des œuvres corporelles qui défilent, vulnérables, exposées, sous le fin tissu estival. Et chaque vision lui fait mal, lui fait peur, comme un rappel constant du temps qui passe et des pesanteurs. Comme si les cicatrices s’inscrivaient sur son propre corps, autant de défaites programmées et désespérantes.

J’ai essayé de fondre mon regard dans le sien, mais échec sur toute la ligne. Je ne vois même pas quand des mains fatiguées trahissent un visage bien lissé. La seule chose que j’ai réussi à faire, durant cette séance d’observation rapprochée de la faune aquatique, c’est de me rôtir le décolleté, tendance steak oublié sur la braise. S’il y avait un reluqueur qui nous regardait reluquer, il a dû ricaner.

Je me suis frotté les yeux, j’ai essuyé mes lunettes de tous les résidus de chlore et de crème, mais finalement, la conclusion s’est imposée: mon aveuglement relève de l’instinct de paix. L’été est plus doux en flou.

06/06/2015

Lapin-gâteau-trèfle

Ces dernières années, les sociologues ont élaboré de grands discours à propos de la victoire de l’écrit sur l’oral. Nos enfants seraient fantastiques de créativité à force d’inventer des néologismes amusants pour leurs messages électroniques. Et quel art que de savoir résumer l'actu en haïkus de 140 signes pour Twitter! Nous autres, parents optimistes, avons donc choisi de croire que nos rejetons savaient toujours lire et écrire et que leur orthographe imaginative n'était que le signe d'un rapport libéré aux jeux de mots.

Il est pourtant des jours où l’attitude positive est difficile à défendre. Illusion d’optique? Il me semble que, ces temps, mes diverses messageries crachent davantage de dessins que de mots. Oh, nous sommes loin du smiley artisanal, cette bobine souriante qui ponctue encore, parfois (c’en est presque vintage), le propos d’un symbole en forme de deux points - tiret - parenthèse droite. Avec la prolifération des émoticônes toutes faites, nous sommes en train de réinventer le rébus. L’autre jour, j'ai ainsi été informée d'un échec au permis de conduire par une succession d’images que (verbale jusqu'à la moelle) j'essaie de reproduire ainsi: personnage féminin- signal d'interdiction de circuler-pouce baissé. Schring-klong-tschang: j’entends presque, dans mon cerveau, les rouages rouillés se mettre en branle pour recommencer à réfléchir comme à l’époque des devinettes dans Picsou magazine. Mais ce langage est contagieux: la tentation est grande de répondre par un chaton en larmes, plutôt que de se fendre d’une diatribe chagrine.

Même ma tante d’Autriche s’y met, c’est dire! Ma chère tante, à la retraite, est immobilisée par une hanche douloureuse. Du coup, elle a le temps de jouer avec les nouvelles technologies. Hier, par exemple, elle m’a envoyé une image de flûte de champagne. Message que j’ai immédiatement traduit ainsi: «Ma chère nièce, cela fait bien trop longtemps que nous ne sommes point revues et nous avons, t’en souviens-tu?, quelques goûts communs en matière de liquide à bulles. Quand donc viens-tu en Carinthie pour que nous fassions sauter un bouchon?» Je passe sur les messages d’anniversaires, qui bariolent les écrans de tranches de gâteau, de trèfles à quatre pour le bonheur, de roses rouges pour l’amour et de bébés lapins pour la douceur.

Les hic, c’est que les émoticônes ont pour seul sens celui que le destinataire veut bien leur prêter. Et ils peuvent induire en confusion. Ainsi, le smiley avec de la fumée sortant des narines est souvent utilisé pour exprimer la colère. Or, le designer japonais qui l’a conçu le voyait comme un emblème de victoire. Autant le savoir. Et Instagram vient de retirer l’aubergine de son répertoire de symboles, car il était trop rarement utilisé pour parler de ratatouille. Là encore: méfiance…

Je me console de notre infantilisme galopant en me disant que les archéologues du futur auront tout de même quelques mystères à résoudre en déchiffrant nos hiéroglyphes électroniques.

 

 

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