13/06/2015 15:23 | Lien permanent | Commentaires (0)

Radar à toc

Puisque les beaux jours se sont installés (ouiii!), j’ai tout de suite passé un après-midi en piscine, avec mon amie Charlotte. Du bleu, du chaud, des potins entre copines: en été, je ne crains aucun cliché. J’en suis même à voir envie de cocktails roses avec des parasols plantés dedans.

Nous étions donc là, dans l’eau jusqu’à mi-corps, à vaguement pédaler des pieds, accoudées au rebord de béton: clapotis des vaguelettes, clapotis des propos, toutes deux avec les mêmes lunettes solaires sur le bout du nez. Enfin, quand je dis «les mêmes», ça ne devait pas tout à fait être vrai. A travers les miennes, je voyais un azur de carte postale, avec à peine trois nuages mousseux pour faire déco. Je voyais l’abeille sur le buisson pas loin, mon livre ouvert au pied de la chaise longue et chabada – rien que du charmant, version béate. Mais Charlotte, elle, n’avait visiblement pas droit à la même projection du monde sur l’écran de ses verres noirs. Ce qu’elle percevait, elle? Elle me l’a chuchoté dès qu’elle a posé son joli orteil verni sur le fond en carrelage: «T’as vu ces seins? Complètement refaits!»

Hein? Quoi? Où? Moi, j’ai beau me retourner dans tous les sens (avec ma grande discrétion de maladroite…), je ne vois que dalle. Tout juste une dame en maillot vert. Non que les comparaisons anatomiques entre naturel et remodelé ne m’intéressent pas, mais je ne capte rien. Charlotte, en revanche, a développé une sorte de radar à toc. Tout comme les chauves-souris disposent d’un sonar qui leur fait percevoir les obstacles, mon amie détecte d’emblée tout ce qui a été modifié dans un corps humain. Du coup, la piscine devient un réservoir infini d’étrangetés et de surprises, par elle commentées. Là, une liposuccion qui commence à dater. Ailleurs une fesse suspectement rebondie. Et tiens, une rhinoplastie qui passe en brasse coulée! Pour peu, Charlotte serait capable de reconnaître la signature de tel chirurgien lémanique dans chacune des œuvres corporelles qui défilent, vulnérables, exposées, sous le fin tissu estival. Et chaque vision lui fait mal, lui fait peur, comme un rappel constant du temps qui passe et des pesanteurs. Comme si les cicatrices s’inscrivaient sur son propre corps, autant de défaites programmées et désespérantes.

J’ai essayé de fondre mon regard dans le sien, mais échec sur toute la ligne. Je ne vois même pas quand des mains fatiguées trahissent un visage bien lissé. La seule chose que j’ai réussi à faire, durant cette séance d’observation rapprochée de la faune aquatique, c’est de me rôtir le décolleté, tendance steak oublié sur la braise. S’il y avait un reluqueur qui nous regardait reluquer, il a dû ricaner.

Je me suis frotté les yeux, j’ai essuyé mes lunettes de tous les résidus de chlore et de crème, mais finalement, la conclusion s’est imposée: mon aveuglement relève de l’instinct de paix. L’été est plus doux en flou.

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