06/06/2015 14:45 | Lien permanent | Commentaires (0)

Lapin-gâteau-trèfle

Ces dernières années, les sociologues ont élaboré de grands discours à propos de la victoire de l’écrit sur l’oral. Nos enfants seraient fantastiques de créativité à force d’inventer des néologismes amusants pour leurs messages électroniques. Et quel art que de savoir résumer l'actu en haïkus de 140 signes pour Twitter! Nous autres, parents optimistes, avons donc choisi de croire que nos rejetons savaient toujours lire et écrire et que leur orthographe imaginative n'était que le signe d'un rapport libéré aux jeux de mots.

Il est pourtant des jours où l’attitude positive est difficile à défendre. Illusion d’optique? Il me semble que, ces temps, mes diverses messageries crachent davantage de dessins que de mots. Oh, nous sommes loin du smiley artisanal, cette bobine souriante qui ponctue encore, parfois (c’en est presque vintage), le propos d’un symbole en forme de deux points - tiret - parenthèse droite. Avec la prolifération des émoticônes toutes faites, nous sommes en train de réinventer le rébus. L’autre jour, j'ai ainsi été informée d'un échec au permis de conduire par une succession d’images que (verbale jusqu'à la moelle) j'essaie de reproduire ainsi: personnage féminin- signal d'interdiction de circuler-pouce baissé. Schring-klong-tschang: j’entends presque, dans mon cerveau, les rouages rouillés se mettre en branle pour recommencer à réfléchir comme à l’époque des devinettes dans Picsou magazine. Mais ce langage est contagieux: la tentation est grande de répondre par un chaton en larmes, plutôt que de se fendre d’une diatribe chagrine.

Même ma tante d’Autriche s’y met, c’est dire! Ma chère tante, à la retraite, est immobilisée par une hanche douloureuse. Du coup, elle a le temps de jouer avec les nouvelles technologies. Hier, par exemple, elle m’a envoyé une image de flûte de champagne. Message que j’ai immédiatement traduit ainsi: «Ma chère nièce, cela fait bien trop longtemps que nous ne sommes point revues et nous avons, t’en souviens-tu?, quelques goûts communs en matière de liquide à bulles. Quand donc viens-tu en Carinthie pour que nous fassions sauter un bouchon?» Je passe sur les messages d’anniversaires, qui bariolent les écrans de tranches de gâteau, de trèfles à quatre pour le bonheur, de roses rouges pour l’amour et de bébés lapins pour la douceur.

Les hic, c’est que les émoticônes ont pour seul sens celui que le destinataire veut bien leur prêter. Et ils peuvent induire en confusion. Ainsi, le smiley avec de la fumée sortant des narines est souvent utilisé pour exprimer la colère. Or, le designer japonais qui l’a conçu le voyait comme un emblème de victoire. Autant le savoir. Et Instagram vient de retirer l’aubergine de son répertoire de symboles, car il était trop rarement utilisé pour parler de ratatouille. Là encore: méfiance…

Je me console de notre infantilisme galopant en me disant que les archéologues du futur auront tout de même quelques mystères à résoudre en déchiffrant nos hiéroglyphes électroniques.

 

 

Les commentaires sont fermés.