30/05/2015

Reprogrammer, qu’ils disaient

Qui écoute de la musique de chambre à midi? Pas moi. Dans mon agenda organisé au petit trot – comme celui de toutes les femmes mères et salariées et responsables d’une ou deux bricoles domestiques, genre réfrigérateur à remplir – la pause de midi n’est pas une bulle enchantée où mon âme se pâme. D’ordinaire, soit je saute ladite pause pour essayer de quitter le bureau plus vite le soir, soit mon cœur fait boum sur un rythme binaire assourdissant, pendant que je pédale sur un vélo immobile dans un fitness. Efficacité, rapidité, fonctionnalité. Comme l’ours est programmé annuellement pour s’assoupir en hiver, je suis, moi, drillée journellement pour accomplir mes tâches prioritaires durant les heures ouvrables et, éventuellement, me reposer et/ou me divertir le soir (qui a dit «série télé»?). C’est le principe du «les devoirs d’abord, tu iras jouer dehors ensuite» qui a baigné ma scolarité. Et que je continue, bonne élève pour toujours, à pratiquer adulte.

A l’évidence, j’ai tort. Je lis que les plus belles expériences musicales se vivent ces temps autour du sandwich de midi, à Berlin, où Simon Rattle dirige l’orchestre Philharmonique. Chaque mardi à 13 heures, il laisse 1200 amateurs de beauté entrer dans son antre, gratuitement, pour se gorger d’émotions auprès de musiciens qui comptent parmi les plus talentueux du monde. Quarante-cinq minutes de bonheur, coincés entre le passage au supermarché et la réunion avec les collègues des finances. Ne me demandez pas comment, une fois l’esprit envolé, une fois déposée l’armure qui sert à affronter les petites guerres du quotidien, on revient au bureau pour plonger dans le budget du mois prochain. Ailleurs aussi, pourtant, on cultive l’évasion culturelle de midi: à Lausanne, l’Orchestre de chambre programme régulièrement des  entractes» du mardi (prochain seulement en novembre) et à Zürich, le «lunchkino» propose chaque jour à 12 h 15, à la Stadelhoferplatz, des avant-premières ou des films peu commerciaux, parfois en présence du réalisateur. Il vaut mieux réserver, c’est souvent plein… La semaine prochaine, ce sera Love & Mercy, la biographie musicale de Brian Wilson, l’homme derrière le succès du groupe pop Beach Boys. De la musique, certes différente, mais de la musique de milieu de journée.

Je sens qu’il est temps de reprogrammer mes réflexes ataviques pour m’adapter à l’évolution de l’espèce. Dans le stress ambiant, l’humain développe visiblement ses instincts de survie et apprend à manier cette petite zappette mentale qui permet de presser sur la touche OFF de son cerveau, à n’importe quel moment, au gré des îlots de voluptés qui se présentent. Les corvées? Les délais dépassés? Les mails qui attendent une réponse? La ferme, bruits du monde! Plus tard… Moi, j’ai sonate ce midi.

26/05/2015

Qu’est-ce qu’elle a, ma pomme?

A la faveur du week-end prolongé, la semaine dernière, j’ai eu le privilège d’arpenter le sud de la France, ses garrigues odorantes, ses chèvrefeuilles généreusement éclos, ses moutons bêlants. Il n’y a pas d’approche plus intime d’un paysage que de le parcourir à pied, narines au vent. A humer les parfums de terre et de feuillage, à se remplir les yeux des lumières changeantes, c’est comme si le marcheur s’imprégnait de la région, au point d’avoir la sensation de la manger. Et le soir, pour Madame, ce sera? Fougasse, cœurs d’artichaut, daube d’agneau, pardi!

Sauf qu’il y a eu un petit pépin – ô un pépin de rien, juste une saveur acidulée, stridente comme un réveille-matin. Je vous raconte: au buffet du petit-déjeuner à l’hôtel, pour éviter d’avoir à chercher une épicerie, j’ai chipé une pomme comme en-cas (oui, je sais, c’est mal). Quand je l’ai sortie plus tard, pratiquement adossée au moulin d’Alphonse Daudet, j’ai eu l’impression de mordre dans un autre monde. Dans le monde d’hier en l’occurrence. Dans ma main, la belle Granny Smith brillait de toute sa splendeur verte, sa peau comme cirée, on aurait dit un bibelot à déposer sur une étagère, bien utile comme serre-livres. Mais à manger… J’ai réalisé que je n’avais pas croqué cette variété depuis des années. Vous vous souvenez? A une période, il y a eu une folie Granny Smith: on la trouvait en fruit, certes, mais aussi en shampooing, en produit à vaisselle, en parfum pour gamines, en savonnettes pour tout le monde. Et en fins bâtonnets dans les salades de céleri et poulet. D’un seul coup de dents, j’ai replongé dans ce passé pas si lointain, où les pommes importées alors d’Australie ou d’Afrique du Sud passaient pour le summum du chic, l’exotisme de proximité. Et tant pis si la peau épaisse faisait barrière, tant pis si les papilles gustatives frisaient sous l’effet astringent. Avant la Granny Smith, il y a aussi eu l’hégémonie de la Golden Delicious: la farineuse bien jaune, douce et fade, garde une saveur d’enfance pour toute une génération, de l’époque où les étals des maraîchers étaient autrement moins créatifs qu’aujourd’hui.

Je ne sais pas quelles sont les variétés de pommes indigènes en Provence. Et les melons de Cavaillon n’étaient pas encore de saison. Mais j’ai remballé ma pomme d’ailleurs, ma pomme/madeleine, ma pomme hors propos. Autant ne rien manger que de se laisser distraire les sens par des intrus qui perturbent le paysage. La prochaine fois, je m’équipe d’un pot d’olives à l’ail.

Et cet été, pour les balades en montagne d’ici ? Une belle Gala et un morceau de Gruyère.

19/05/2015

Chutes de chats

Dans Mirage, le dernier roman de Douglas Kennedy (j’en suis au milieu, scotchée), il y a une scène étrange, où l’héroïne se retrouve de nuit, dans une ruelle d’Essaouira, nez à dos avec un chat immobile agrippé à un mur. Comme crucifié contre la brique, sauf qu’il n’y a pas de clou, juste ses griffes qui effritent l’enduit crayeux. Robin reste pétrifiée devant la vision, avant que les déboires ne s’enchaînent. Je vous la fais courte: elle s’en tire (du moins cette fois). Mais l’image du chat demeure. Kennedy le laisse suspendu là, sans se donner la peine ni de le décrocher, ni de le faire tomber d’inanition. Alors le lecteur continue de lire, avec ce félin aplati à la verticale dans un coin de la tête, comme un présage, comme une sourde menace.

C’est drôle, je vois des chats partout, ces temps. Et souvent dans de sales postures. Des chats bizarres, qui ne se comportent pas en chats, mais en incarnations poilues de nos vertiges humains. Il suffit de s’égarer sur un réseau social, pour rencontrer des minets bedonnants vautrés devant la télévision et toute une population de félidés qui s’adonnent à des activités échelonnées entre ridicule et grotesque. Outre le célèbre Grumpy Cat, le revêche qui tire la gueule depuis 2012, faisant se poiler ses près de 8 millions d’amis, il y a la portée de chatons qui agitent leur tête en rythme, sur un beat de rap. Et le gros moustachu coincé avec un bonnet en dentelle sur la tête. Et le tigré, version fauve, qui joue les baby-sitters. Et le gros obèse explosé par Photoshop. Et puis… et encore… et toujours… Je vous fais grâce des autres, mais mentionne tout de même ces séquences supposément humoristiques de chats qui sautent et ratent leur objectif, s’écrasant (à choix) au pied d’un balcon, sous un arbre, sur le flanc d’une voiture. Soupir… A quel moment ai-je raté le gag?

Ces chats virtuels, filmés et détournés, échappent à leur identité animalière et deviennent des sortes de personnage de dessin animé. Comme dans les Tex Avery: on les imagine marcher dans l’air, aussi longtemps qu’ils ne s’en aperçoivent pas. Ou se plisser en accordéon après une collision, puis, reprenant forme, repartir en sifflotant. Des rêves, des jouets, des peluches à triturer.

Hors écran, je regarde les cohortes de chats en balade dans le voisinage… Il y a près de 1,5 million de félins en Suisse, ce qui signifie un pour quatre habitants. Or ceux-ci sont des chats normaux, ni inventés, ni mis en scène. Ce qui signifie qu’ils lâchent des crottes partout, hurlent les nuits de pleine lune et laissent derrière eux un volute de duvet, là où, quelques secondes auparavant, il y avait un oiseau distrait. Ceux-ci, on ne peut pas les effacer en quittant le site et ils s’en fichent si on les like ou pas. Je caresse un mince espoir ronronnant: peut-être qu’à force de s’amuser avec des amis félidés sur Facebook, les gens vont se lasser des  vrais et il y en aura enfin un peu moins. S’il y a un truc qui ne me manquerait pas, c’est le regard torve du matou gris des voisins, quand il vient de se soulager sur la chaise longue du jardin.

09/05/2015

La paix des boutons

 

Je sens que mon prochain voyage à Paris va me donner des boutons… Je prévois en effet de faire un crochet par le Musée des arts décoratifs, qui présente actuellement une exposition nommée «Déboutonner la mode» (jusqu’au 19 juillet, ça devrait le faire). Il s’agit d’une collection exceptionnelle de 3000 boutons, dûment classée œuvre d’art d’intérêt patrimonial majeur, dont, par exemple, un modèle peint d’une miniature à la Fragonard ou un ensemble du XIXe siècle qui illustre les fables de la Fontaine. Comment appelle-t-on ces fous qui farfouillent les brocantes et les invendus d’usine à la recherche de ces petits disques bizarres et percés? Boutonophiles ou boutonophrènes?

Personnellement, je me réjouis de m’ébaubir de la délicatesse artistique de telles prouesses créatives sur une circonférence de moins de 7 centimètres, mais j’approche la chose avec la même méfiance fascinée que je manifeste dans un vivarium. Serpents ou boutons, même combat: je préfère ces beautés importunes enfermées dans une vitrine que proches de mon anatomie. Pour moi, un bouton est surtout un ennemi à soumettre. C’est qu’il est retors, l’accessoire de mercerie. Il y a le petit malin qui prend la grosse tête et refuse de passer par la boutonnière. Ou le taquin qui va se nicher dans le dos, à la hauteur de l’omoplate – pourquoi donc n’y a-t-il plus de femme de chambre? Et l’inconfortable, celui qui est cousu, en renfort, sur les instructions de lavage d’une chemise et finit sculpté en bas-relief sur la hanche, à force d’avoir été comprimé entre le jeans et la chair. Sans compter le velléitaire, qui pend si longtemps au bout de son fil sans vraiment lâcher, que l’on s’habitue à le voir ainsi et qu’on renonce à le recoudre. Mais – surprise… - il finit lui aussi par tomber. Que dire encore du coquet spectaculairement décoré? Celui-ci est toujours le premier à se faire la malle, laissant un manteau tout penaud, orphelin et dépareillé. Non, franchement, les boutons sont des bêtes à chagrin.

Sur un rayon tout au haut d’une armoire, je continue pourtant à remplir un carton de tous les boutons égarés de la maison, dans le vain espoir qu’ils ramèneront un jour à la vie une tenue qui aura perdu un des siens. Je crois qu’à ce jour, je n’ai jamais réussi à opérer ce miracle. Les boutons disparus n’ont simplement pas d’équivalent. Il faut alors changer toute la rangée et pour d’obscures raisons, le résultat est toujours un cran au-dessous du vêtement d’origine. La boite qui déborde a donc pour seule vocation d’incarner l’ampleur de mon désintérêt pour la chose domestique. C’est assez vexant…

La bonne nouvelle c’est que, depuis le temps, j’ai moi aussi assemblé de nombreuses centaines de boutons. Sans doute pas aussi beaux que ceux exposés à Paris, mais si quelqu’un veut monter une exposition anthropologique sur les agaceries du quotidien, ils sont à disposition.

 

01/05/2015

Entre primates

 

C’est reparti! Après un an de pause sans muscle bandé, ni cheveux gras en plein écran, ni crise de larme avec zoom sur les pattes d’oie, voilà que l’émission de téléréalité Koh Lanta embraye pour une nouvelle saison. Et ainsi meurent les vendredis soirs, avec une télévision à plein tubes et une bande de jeunes vautrés sur les canapés, accrochés sur les dossiers des fauteuils, voire suspendus au lustre. Une bande de babouins vociférant, avec des «Allez, go, Jeff! Yessss!» destinés aux bonhommes presque nus qui s’agitent en haute définition. Etrange face-à-face: à ma droite, le troupeau de singes domestiques; à ma gauche, le troupeau de singes dans leur jungle de pacotille (en Malaisie cette année) sur TF1. Qui crie le plus fort?

J’entretiens, moi, un rapport complétement ambivalent avec Koh Lanta. Je dis que je déteste – ce qui fait ricaner ma descendance, qui me demande pourquoi, dans ce cas, je suis sans cesse stationnée devant l’écran. En fait, il s’agit qu’une attraction-répulsion totalement addictive et j’en suis à me demander si ce n’est pas justement là que réside le secret de cette audience de près de 6 millions de curieux pour le premier épisode.

D’ordinaire, le vendredi soir se déroule ainsi: je commence par râler sur le ton de «Non mais, vous n’allez pas de nouveau regarder cette niaiserie?!» Puis, par un quelconque miracle de la téléportation, je me retrouve une demi-fesse posée sur un accoudoir (je ne fais que passer). Avec un truc à la main, pour faire alibi, comme par exemple un torchon et une casserole frais lavée (comme je disais: je ne fais que passer). Et me voilà en train de pester contre les travers de l’émission (à haute voix, naturellement, entre primates bagarreurs…). Et pourquoi donc les concurrentes-filles se livrent-elles aux épreuves les plus éprouvantes en mini bikinis, ventre à l’air, alors que les mecs sont couverts d’un bermuda jusqu’aux rotules? Est-ce que cela fait partie du contrat avec la société de production? Un autre aspect qui m’horripile est cette manie des participants de commenter le moindre de leur geste. Par exemple, Marie Anne, une bouteille à la main, va chercher de l’eau. Alors, elle regarde la caméra et dit : «Là, j’ai une bouteille et je vais chercher de l’eau. » Comme des sous-titres oraux pour lents d’esprit… Belle idée du téléspectateur! Mais surtout, quel cinéma de psychologie à deux balles ces gens peuvent se faire: et je saigne; et tu m’embrasses; et on se fait la gueule… Ils aurait dû faire acteurs de cinéma muet, tellement ils sont mélodramatiques. Au secours!

A ce stade, mes enfants en ont marre. D’autant qu’il sont déjà entendue la litanie la saison dernière. Alors ils me rappellent que je n’aime pas Koh Lanta et que la bibliothèque est remplie d’excellents livres, mmmh ?

Bon OK, mais si Christophe court le moindre risque de se faire éliminer, vous me prévenez illico !

 

All the posts