26/05/2015 08:42 | Lien permanent | Commentaires (0)

Qu’est-ce qu’elle a, ma pomme?

A la faveur du week-end prolongé, la semaine dernière, j’ai eu le privilège d’arpenter le sud de la France, ses garrigues odorantes, ses chèvrefeuilles généreusement éclos, ses moutons bêlants. Il n’y a pas d’approche plus intime d’un paysage que de le parcourir à pied, narines au vent. A humer les parfums de terre et de feuillage, à se remplir les yeux des lumières changeantes, c’est comme si le marcheur s’imprégnait de la région, au point d’avoir la sensation de la manger. Et le soir, pour Madame, ce sera? Fougasse, cœurs d’artichaut, daube d’agneau, pardi!

Sauf qu’il y a eu un petit pépin – ô un pépin de rien, juste une saveur acidulée, stridente comme un réveille-matin. Je vous raconte: au buffet du petit-déjeuner à l’hôtel, pour éviter d’avoir à chercher une épicerie, j’ai chipé une pomme comme en-cas (oui, je sais, c’est mal). Quand je l’ai sortie plus tard, pratiquement adossée au moulin d’Alphonse Daudet, j’ai eu l’impression de mordre dans un autre monde. Dans le monde d’hier en l’occurrence. Dans ma main, la belle Granny Smith brillait de toute sa splendeur verte, sa peau comme cirée, on aurait dit un bibelot à déposer sur une étagère, bien utile comme serre-livres. Mais à manger… J’ai réalisé que je n’avais pas croqué cette variété depuis des années. Vous vous souvenez? A une période, il y a eu une folie Granny Smith: on la trouvait en fruit, certes, mais aussi en shampooing, en produit à vaisselle, en parfum pour gamines, en savonnettes pour tout le monde. Et en fins bâtonnets dans les salades de céleri et poulet. D’un seul coup de dents, j’ai replongé dans ce passé pas si lointain, où les pommes importées alors d’Australie ou d’Afrique du Sud passaient pour le summum du chic, l’exotisme de proximité. Et tant pis si la peau épaisse faisait barrière, tant pis si les papilles gustatives frisaient sous l’effet astringent. Avant la Granny Smith, il y a aussi eu l’hégémonie de la Golden Delicious: la farineuse bien jaune, douce et fade, garde une saveur d’enfance pour toute une génération, de l’époque où les étals des maraîchers étaient autrement moins créatifs qu’aujourd’hui.

Je ne sais pas quelles sont les variétés de pommes indigènes en Provence. Et les melons de Cavaillon n’étaient pas encore de saison. Mais j’ai remballé ma pomme d’ailleurs, ma pomme/madeleine, ma pomme hors propos. Autant ne rien manger que de se laisser distraire les sens par des intrus qui perturbent le paysage. La prochaine fois, je m’équipe d’un pot d’olives à l’ail.

Et cet été, pour les balades en montagne d’ici ? Une belle Gala et un morceau de Gruyère.

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