19/05/2015 09:15 | Lien permanent | Commentaires (0)

Chutes de chats

Dans Mirage, le dernier roman de Douglas Kennedy (j’en suis au milieu, scotchée), il y a une scène étrange, où l’héroïne se retrouve de nuit, dans une ruelle d’Essaouira, nez à dos avec un chat immobile agrippé à un mur. Comme crucifié contre la brique, sauf qu’il n’y a pas de clou, juste ses griffes qui effritent l’enduit crayeux. Robin reste pétrifiée devant la vision, avant que les déboires ne s’enchaînent. Je vous la fais courte: elle s’en tire (du moins cette fois). Mais l’image du chat demeure. Kennedy le laisse suspendu là, sans se donner la peine ni de le décrocher, ni de le faire tomber d’inanition. Alors le lecteur continue de lire, avec ce félin aplati à la verticale dans un coin de la tête, comme un présage, comme une sourde menace.

C’est drôle, je vois des chats partout, ces temps. Et souvent dans de sales postures. Des chats bizarres, qui ne se comportent pas en chats, mais en incarnations poilues de nos vertiges humains. Il suffit de s’égarer sur un réseau social, pour rencontrer des minets bedonnants vautrés devant la télévision et toute une population de félidés qui s’adonnent à des activités échelonnées entre ridicule et grotesque. Outre le célèbre Grumpy Cat, le revêche qui tire la gueule depuis 2012, faisant se poiler ses près de 8 millions d’amis, il y a la portée de chatons qui agitent leur tête en rythme, sur un beat de rap. Et le gros moustachu coincé avec un bonnet en dentelle sur la tête. Et le tigré, version fauve, qui joue les baby-sitters. Et le gros obèse explosé par Photoshop. Et puis… et encore… et toujours… Je vous fais grâce des autres, mais mentionne tout de même ces séquences supposément humoristiques de chats qui sautent et ratent leur objectif, s’écrasant (à choix) au pied d’un balcon, sous un arbre, sur le flanc d’une voiture. Soupir… A quel moment ai-je raté le gag?

Ces chats virtuels, filmés et détournés, échappent à leur identité animalière et deviennent des sortes de personnage de dessin animé. Comme dans les Tex Avery: on les imagine marcher dans l’air, aussi longtemps qu’ils ne s’en aperçoivent pas. Ou se plisser en accordéon après une collision, puis, reprenant forme, repartir en sifflotant. Des rêves, des jouets, des peluches à triturer.

Hors écran, je regarde les cohortes de chats en balade dans le voisinage… Il y a près de 1,5 million de félins en Suisse, ce qui signifie un pour quatre habitants. Or ceux-ci sont des chats normaux, ni inventés, ni mis en scène. Ce qui signifie qu’ils lâchent des crottes partout, hurlent les nuits de pleine lune et laissent derrière eux un volute de duvet, là où, quelques secondes auparavant, il y avait un oiseau distrait. Ceux-ci, on ne peut pas les effacer en quittant le site et ils s’en fichent si on les like ou pas. Je caresse un mince espoir ronronnant: peut-être qu’à force de s’amuser avec des amis félidés sur Facebook, les gens vont se lasser des  vrais et il y en aura enfin un peu moins. S’il y a un truc qui ne me manquerait pas, c’est le regard torve du matou gris des voisins, quand il vient de se soulager sur la chaise longue du jardin.

Les commentaires sont fermés.