25/04/2015

Sexy du pied

 

Celle-là, on ne l'attendait plus guère! Aucune chaussure au monde n'est aussi malpratique qu'une mule, elle qui conjugue l'inconfort du talon haut avec la vulnérabilité de la tong. Et pourtant, la revoilà. La plupart des grands noms de la mode en proposent pour ce printemps: Céline en croco choco, Acné sur bambou, Prada en petite chose mimi, genre pantoufle en sucre à poser sur la crème fouettée d’un gâteau de mariage.

Alors voyons, à quoi sert cet accessoire de pied? Pas à marcher, évidemment! La plupart des chaussures, de la basket à la sandale, en passant même par l’escarpin, ont pour vocation de se tenir à leur place, soit entre le bitume et la voûte plantaire. Pas la mule. Elle, son espace naturel se situe à mi-hauteur, où elle se balance nonchalamment dans l’air, accroché au bout de l'orteil, lui-même au bout d’une jambe croisée par-dessus l’autre. L'effet est très décoratif, incitant le regard à remonter le long du mollet puis plus haut, pour aller finalement s'égarer sous l’ourlet. Mais qu'importe! Ce pied à peine chaussé, si prompt à se dénuder, suggère que tout vêtement n'est là que pour être enlevé. À cet égard, la mule vous a des manières de cocottes du XVIIIe siècle, quand les demi-mondaines les enfilaient au saut du lit, pour trottiner entre quatre murs. L'héritière la plus évidente de ce chausson d’apparat serait la pantoufle d'intérieur à talon, avec pompon en fourrure, mais celle-ci (ouf!) n'a pas re-émergé des oubliettes de l'histoire érotisée.

Quand elle finit tout de même, contre toute attente, par se mettre en mouvement, la revenante réserve une autre surprise, d’ordre sonore celle-ci. Les escarpins pressés cliquettent sur le pavé, les bottes battent le rythme, les tongs traînent par terre… La mule, elle, propose comme une mise en musique de l’indolence. "Sliourp" fait la semelle quand elle se décolle de la plante du pied – presque un bruit de bouche. "Clac" fait le talon qui heurte le sol. Sliourp-clac, sliourp-clac, fait la chanson chaloupée du déplacement féminin. Étonnant bruitage, non?, pour une parade amoureuse.

Dans cette mise en scène du pied mignon, du pied fripon, le plus stupéfiant est à venir: c'est que l’effet mule risque fort de prendre. Ce qui me fait parier cela? Les rayons de grands magasins regorgent de crèmes pour talons et autres produits miracles pour polir, poncer, adoucir, rajeunir ces membres qui nous font marcher. Il y a même une toute nouvelle chaussette exfoliante et un appareil électrique qui promet une peau de pêche. Moi je dis que c’est un appel du pied.

 

 

20/04/2015

Canaris en rangs serrés

 

A peine a-t-on fini de manger les œufs colorés, à peine rangés les rubans, poussins, lapins et autres accessoires de la mignonnerie pascale, voilà que la palette des couleurs criardes se déplace de la cuisine au vestiaire. Avez-vous fait un tour dans les boutiques printanières? J’y ai essayé des pantalons orange carotte, un top en dentelle épinard et une robette pissenlit. Si j’avais acheté, j’aurais pu jouer à cache-cache dans le parc d’à-côté: j’aurais été rigoureusement invisible dans le buisson de forsythia en fleurs. Devant tant de jaune éclatant, ne reste qu’un geste: chausser ses lunettes de soleil.

Le jaune est une couleur étrange: tellement optimiste, qu’elle en devient suspecte. D’ailleurs, elle rappelle à la fois la brillance de l’or, la vitalité de la jonquille et la peinture du passages à piétons – c’est dire si les connotations sont ambiguës. Mais le point commun en est la grande visibilité et ce n’est sans doute pas un hasard de voir déferler tant de puissance dans l’univers des babioles qui font plaisir. Les vitrines des rues chics en font étalage, avec des mannequins chaussés, vêtus, chapeautés, accessoirisés dans une harmonie plein soleil. Même à la Foire horlogère de Bâle, en mars, le jaune était présent, une teinte pourtant insolite dans les codes feutrés de la montre. Là, une aiguille sautillante, ailleurs un bracelet, parfois un total look, comme un rai de lumière sur le poignet. Décidément, le message de l’optimisme passe par l’insistance outrancière, comme une phrase joyeuse passée au Stabilo boss. C’est le mantra du moment: tout va bien, la vie est belle dans mon habit de lumière. A-t-on si peur du monde pour tant vouloir éblouir?

J’espère juste que les boutiques ne vont pas écouler tout leur stock jaune d’un coup: nous risquons de nous muer en canaris, défilant au centre-ville en rangs serrés, comme autant de militants du bonheur aveuglant et aveuglé. J’ai évidemment fini par acheter une bricole, pour marquer le cou(p): un foulard imprimé, que je vais essayer d’éteindre un peu avec du denim (avec du noir, vous pouvez toujours faire Maya l’abeille à une soirée costumée). Mais pour l’ambiance de liesse générale, je crois que je vais plutôt m’offrir des branches de magnolia à regarder éclore dans un vase. On reste dans la célébration du renouveau et de l’envie de chanter, mais dans un registre peut-être plus subtil.

 

11/04/2015

Echassier du bras

 

La première fois que j’ai vu un selfie-stick, c’était en photo sur Facebook, avec un commentaire rigolard. J’ai évidemment, moi aussi, trouvé absurde cette prothèse métallique qui permet d’allonger le bras pour se tirer le portrait avec un brin de paysage en arrière-fonds. Pfff, yeux au ciel, ah là là… Un peu plus tard, l’objet a débarqué pour de vrai et j’en ai croisé par ribambelles dans les neiges de l’hiver dernier. Toujours un petit sourire en coin, mais bon, il s’agissait surtout de touristes asiatiques: venus de loin, on comprend qu’ils aient envie de ramener un morceau de Cervin sur l’image, juste à côté de leurs bobines hilares.

Le déferlement menaçait donc depuis quelques mois. Il aurait fallu se méfier. Tenter la résistance à tant d’intrusion grossière? Trop tard! Aujourd’hui, c’est fait: le printemps est à peine éclos que les monuments s’hérissent de selfie-sticks. Voilà l’accessoire officiellement devenu respectable dans l’univers de la photo de vacances. Adoubé même par le vénérable fabriquant d’appareils Nikon, qui sort cette semaine son N-MP001, utilisable pour les téléphones intelligents comme pour les petits appareils de photo. Du coup, la grande perche téléscopique ne fait plus rire personne (sauf encore un peu moi, peut-être lente à l’adaptation). Je rentre de quelques jours en Andalousie, en pleine Semaine sainte, et les bâtons à photos s’agitaient par dizaines au-dessus de la foule. Un mikado géant dans le ciel, surtout au moment des processions de Pâques. J’ai aussi visité l’Alhambra, à Grenade, en compagnie d’un jeune Américain, qui a parcouru les dédale du palais comme les chemins du vaste jardin, sans jamais cesser de se filmer du bout de sa perche. J’ai tout de même fini, curieuse, par planter ma tête dans son cadrage, sur fonds de plafond ouvragé, histoire de voir à quoi allait ressembler son film. Franchement, je ne suis pas sûre que le résultat soit plus divertissant que les soirées diapos d’antan.

Quand je vois ces grands bras artificiels se tendre, rigides et maladroits, j’ai toujours une pensée pour les flamants roses. Eux aussi se tiennent bizarrement sur leur jambe unique, qu’ils s’appliquent à faire oublier au fond de la mare, jusqu’à ce qu’une grenouille étourdie s’en approche et se fasse gober. Un membre extensible en métal par ici, une jambe qui ressemble à un roseau par-là… Je me demande si les lois de l’évolution vont finir par nous étirer le bras, pour nous muer en touristes parfaits.

04/04/2015

Deux pingouins dans un miroir

 

Prenez deux pingouins, blottis ensemble sur une banquise qui fond, tous deux vêtus de smoking. Comment sait-on qui est la femelle et qui est le mâle - pour autant que le duo soit effectivement de sexes différents? Et ces boas constrictors qui s'entortillent tendrement, hmmm? Qui est-elle et qui est lui? On s'en fiche? Sans doute! Sauf que nous autres humains, qui pourtant érigeons les différences individuelles en culte, sommes de plus en plus en train de ressembler à ces clones amoureux. Et c'est un brin vexant.

Tous les sociologues de la planète relèvent en effet, avec un effarement impuissant, que les couples, dans les sociétés occidentales, sont toujours plus assortis. Et il ne s'agit pas seulement du fait que nous nous piquons les pull-overs dans l'armoire et les cosmétiques dans la salle de bains, non, non! La fusion identitaire est bien plus profonde que le même polo à rayures décliné pour deux. En Suisse, par exemple, deux tiers des couples bénéficient d'un niveau d'éducation équivalent. Le phénomène porte même un nom: l'homogamie. Le toubib épouse la doctoresse, la musicienne tombe amoureuse du chanteur et le plombier convole avec la coiffeuse. Si possible du même milieu culturel et dans la même tranche d'âge, avec des nuances de peau accordées. Il n'est pas explicitement exigé, dans la liste des atouts qui renforcent l'espérance de durabilité d’un couple, que tous deux aiment la courgette plutôt le poireau, mais ça aide. Qui a dit que l'amour était la plus aventureuse des explorations?

À notre décharge, ce n'est pas comme si nous le faisions exprès… L'affaire s'explique essentiellement par l'accès des femmes au monde du travail. On se rencontre sur les bancs d'école ou devant la machine à café du bureau, le choix est déjà pré-trié, les dés pipés. Dès lors, peu de chances de grand coup de sac, dans la joyeuse loterie de la vie. Cendrillon et le prince charmant ont eu bien de la chance d'aller à un bal où on rencontrait des inconnus; aujourd'hui, ils se croiseraient à la soirée annuelle de l’entreprise. Et jamais ils ne se seraient trouvés sur un site de rencontre, car là, les riches cochent la case riches, les célèbres pareils. Les tourtereaux restent en terrain connu et on se retrouve avec des couples copiés-collés. L'autre, c'est moi dans le miroir.

Philosophiquement, je vois bien les dangers ce centrage sur soi. Pourtant - oups - je crains participer à cette approche timorée du couple. A part le fait que je suis née ailleurs, l’homme et moi égrainons les points communs. Il est journaliste comme moi, nous partageons avec bonheur joggings et destinations de vacances. Et votons avec une belle unanimité conjugale. C'est mal, Docteur? Sociologiquement peu courageux, d'accord… Mais disons que si un jour on en arrive à prôner à nouveau le mariage arrangé par souci des brassages culturels créatifs, je serais assez soulagée que ce soit sans moi. Aveu d'une pingouine comblée.

 

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