20/04/2015 12:07 | Lien permanent | Commentaires (0)

Canaris en rangs serrés

 

A peine a-t-on fini de manger les œufs colorés, à peine rangés les rubans, poussins, lapins et autres accessoires de la mignonnerie pascale, voilà que la palette des couleurs criardes se déplace de la cuisine au vestiaire. Avez-vous fait un tour dans les boutiques printanières? J’y ai essayé des pantalons orange carotte, un top en dentelle épinard et une robette pissenlit. Si j’avais acheté, j’aurais pu jouer à cache-cache dans le parc d’à-côté: j’aurais été rigoureusement invisible dans le buisson de forsythia en fleurs. Devant tant de jaune éclatant, ne reste qu’un geste: chausser ses lunettes de soleil.

Le jaune est une couleur étrange: tellement optimiste, qu’elle en devient suspecte. D’ailleurs, elle rappelle à la fois la brillance de l’or, la vitalité de la jonquille et la peinture du passages à piétons – c’est dire si les connotations sont ambiguës. Mais le point commun en est la grande visibilité et ce n’est sans doute pas un hasard de voir déferler tant de puissance dans l’univers des babioles qui font plaisir. Les vitrines des rues chics en font étalage, avec des mannequins chaussés, vêtus, chapeautés, accessoirisés dans une harmonie plein soleil. Même à la Foire horlogère de Bâle, en mars, le jaune était présent, une teinte pourtant insolite dans les codes feutrés de la montre. Là, une aiguille sautillante, ailleurs un bracelet, parfois un total look, comme un rai de lumière sur le poignet. Décidément, le message de l’optimisme passe par l’insistance outrancière, comme une phrase joyeuse passée au Stabilo boss. C’est le mantra du moment: tout va bien, la vie est belle dans mon habit de lumière. A-t-on si peur du monde pour tant vouloir éblouir?

J’espère juste que les boutiques ne vont pas écouler tout leur stock jaune d’un coup: nous risquons de nous muer en canaris, défilant au centre-ville en rangs serrés, comme autant de militants du bonheur aveuglant et aveuglé. J’ai évidemment fini par acheter une bricole, pour marquer le cou(p): un foulard imprimé, que je vais essayer d’éteindre un peu avec du denim (avec du noir, vous pouvez toujours faire Maya l’abeille à une soirée costumée). Mais pour l’ambiance de liesse générale, je crois que je vais plutôt m’offrir des branches de magnolia à regarder éclore dans un vase. On reste dans la célébration du renouveau et de l’envie de chanter, mais dans un registre peut-être plus subtil.

 

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