11/04/2015 12:19 | Lien permanent | Commentaires (0)

Echassier du bras

 

La première fois que j’ai vu un selfie-stick, c’était en photo sur Facebook, avec un commentaire rigolard. J’ai évidemment, moi aussi, trouvé absurde cette prothèse métallique qui permet d’allonger le bras pour se tirer le portrait avec un brin de paysage en arrière-fonds. Pfff, yeux au ciel, ah là là… Un peu plus tard, l’objet a débarqué pour de vrai et j’en ai croisé par ribambelles dans les neiges de l’hiver dernier. Toujours un petit sourire en coin, mais bon, il s’agissait surtout de touristes asiatiques: venus de loin, on comprend qu’ils aient envie de ramener un morceau de Cervin sur l’image, juste à côté de leurs bobines hilares.

Le déferlement menaçait donc depuis quelques mois. Il aurait fallu se méfier. Tenter la résistance à tant d’intrusion grossière? Trop tard! Aujourd’hui, c’est fait: le printemps est à peine éclos que les monuments s’hérissent de selfie-sticks. Voilà l’accessoire officiellement devenu respectable dans l’univers de la photo de vacances. Adoubé même par le vénérable fabriquant d’appareils Nikon, qui sort cette semaine son N-MP001, utilisable pour les téléphones intelligents comme pour les petits appareils de photo. Du coup, la grande perche téléscopique ne fait plus rire personne (sauf encore un peu moi, peut-être lente à l’adaptation). Je rentre de quelques jours en Andalousie, en pleine Semaine sainte, et les bâtons à photos s’agitaient par dizaines au-dessus de la foule. Un mikado géant dans le ciel, surtout au moment des processions de Pâques. J’ai aussi visité l’Alhambra, à Grenade, en compagnie d’un jeune Américain, qui a parcouru les dédale du palais comme les chemins du vaste jardin, sans jamais cesser de se filmer du bout de sa perche. J’ai tout de même fini, curieuse, par planter ma tête dans son cadrage, sur fonds de plafond ouvragé, histoire de voir à quoi allait ressembler son film. Franchement, je ne suis pas sûre que le résultat soit plus divertissant que les soirées diapos d’antan.

Quand je vois ces grands bras artificiels se tendre, rigides et maladroits, j’ai toujours une pensée pour les flamants roses. Eux aussi se tiennent bizarrement sur leur jambe unique, qu’ils s’appliquent à faire oublier au fond de la mare, jusqu’à ce qu’une grenouille étourdie s’en approche et se fasse gober. Un membre extensible en métal par ici, une jambe qui ressemble à un roseau par-là… Je me demande si les lois de l’évolution vont finir par nous étirer le bras, pour nous muer en touristes parfaits.

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