04/04/2015 10:36 | Lien permanent | Commentaires (0)

Deux pingouins dans un miroir

 

Prenez deux pingouins, blottis ensemble sur une banquise qui fond, tous deux vêtus de smoking. Comment sait-on qui est la femelle et qui est le mâle - pour autant que le duo soit effectivement de sexes différents? Et ces boas constrictors qui s'entortillent tendrement, hmmm? Qui est-elle et qui est lui? On s'en fiche? Sans doute! Sauf que nous autres humains, qui pourtant érigeons les différences individuelles en culte, sommes de plus en plus en train de ressembler à ces clones amoureux. Et c'est un brin vexant.

Tous les sociologues de la planète relèvent en effet, avec un effarement impuissant, que les couples, dans les sociétés occidentales, sont toujours plus assortis. Et il ne s'agit pas seulement du fait que nous nous piquons les pull-overs dans l'armoire et les cosmétiques dans la salle de bains, non, non! La fusion identitaire est bien plus profonde que le même polo à rayures décliné pour deux. En Suisse, par exemple, deux tiers des couples bénéficient d'un niveau d'éducation équivalent. Le phénomène porte même un nom: l'homogamie. Le toubib épouse la doctoresse, la musicienne tombe amoureuse du chanteur et le plombier convole avec la coiffeuse. Si possible du même milieu culturel et dans la même tranche d'âge, avec des nuances de peau accordées. Il n'est pas explicitement exigé, dans la liste des atouts qui renforcent l'espérance de durabilité d’un couple, que tous deux aiment la courgette plutôt le poireau, mais ça aide. Qui a dit que l'amour était la plus aventureuse des explorations?

À notre décharge, ce n'est pas comme si nous le faisions exprès… L'affaire s'explique essentiellement par l'accès des femmes au monde du travail. On se rencontre sur les bancs d'école ou devant la machine à café du bureau, le choix est déjà pré-trié, les dés pipés. Dès lors, peu de chances de grand coup de sac, dans la joyeuse loterie de la vie. Cendrillon et le prince charmant ont eu bien de la chance d'aller à un bal où on rencontrait des inconnus; aujourd'hui, ils se croiseraient à la soirée annuelle de l’entreprise. Et jamais ils ne se seraient trouvés sur un site de rencontre, car là, les riches cochent la case riches, les célèbres pareils. Les tourtereaux restent en terrain connu et on se retrouve avec des couples copiés-collés. L'autre, c'est moi dans le miroir.

Philosophiquement, je vois bien les dangers ce centrage sur soi. Pourtant - oups - je crains participer à cette approche timorée du couple. A part le fait que je suis née ailleurs, l’homme et moi égrainons les points communs. Il est journaliste comme moi, nous partageons avec bonheur joggings et destinations de vacances. Et votons avec une belle unanimité conjugale. C'est mal, Docteur? Sociologiquement peu courageux, d'accord… Mais disons que si un jour on en arrive à prôner à nouveau le mariage arrangé par souci des brassages culturels créatifs, je serais assez soulagée que ce soit sans moi. Aveu d'une pingouine comblée.

 

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