28/03/2015

Ni vu ni connu

Elle parlait fort, avec cette assurance joyeuse de qui se sent au bon endroit, au bon moment. Il était question de la liste de courses pour le repas du soir, avec une hésitation entre les pâtes alla carbonara (un peu caloriques, tout de même) et au pesto (tellement vite faites). Et il fallait faire gaffe de ne pas oublier la salade (de la doucette, ce serait bien). Ce n’est qu’après avoir salivé, avec toute la file d’attente de la poste, que j’ai réalisé que la grande brune parlait en fait au téléphone. Je me disais aussi qu’elle ne pouvait pas avoir autant de copains venus justement déposer un colis en même temps qu’elle… Quand elle est entrée dans mon champ de vision, j’ai vu sa nuque tordue pour maintenir le petit mobile en équilibre sur son épaule haussée, comme à l’époque des gros combinés en bakélite. Elle aurait évidemment dû s’acheter un kit mains libres (ce n’est pas le type d’accessoires qui manque, dans les rayons de cette supérette qu’est devenu le bureau de poste), mais il m’a semblé qu’elle préférait la contorsion, comme une sorte de gestuelle incantatoire. Un peu le même pouvoir que d’allumer/éteindre la lumière ou la télévision : je me tiens droite, je suis présente dans la vraie vie; je me ratatine sur mon épaule gauche, le monde s’éclipse derrière ma conversation. Bien pratique, cette zappette corporelle qui gomme les indésirables. Comme l’attente était longue, nous avons eu droit au récit de sa semaine entière, dans ses détails les plus privés («Noooon? En caleçons, tu dis?»). Et étrangement, nous avons joué le jeu. Muets comme un banc de carpes, nous avons fait les absents. Regards dans le vide, gestes feutrés, disparus dans nos paysages intérieurs pour que la dame puisse causer tout son saoul. Et quand son tour au guichet est arrivé, la postière a fait pareil: pesé le paquet, tendu le timbre sans ciller, pas dérangé en disant ni bonjour, ni merci, rien de rien. Comme si elle n’était pas là. Une fois l’affaire expédiée, la téléphoneuse a crié «Bizou, bizou, à ce soir», dans son appareil et à la cantonade, puis a jeté son joujou dans son sac et s’en est allée à grands pas, presque sautillante. Soulagée d’avoir échappé à la promiscuité par l’entremise de sa boîte magique. Dans les grandes maison d’autrefois, le personnel le mieux formé s’employait à se faire oublier. Les draps de lits se tendaient comme par miracle, les mets semblaient pousser sur les tables par enchantement. Et les maîtres de maison se curaient le nez sans vergogne devant les servantes: pourquoi s’en soucier? Elles étaient transparentes. Et si nos téléphones étaient en train de démocratiser ce mépris ?

20/03/2015

Brouter local

 

C'est en mars que c'est le plus dur. On a beau se chanter en boucle la rengaine de la bonne pensée écologique, les plus louables des intentions vacillent dès que la primevère jaunit sur le gazon. Ainsi donc, il faut manger local. Soit. Mais après cinq mois de régime endives, pommes de terre et carottes, peut-être est-il temps de passer à autre chose?

Ces jours, du ciel bleu plein les yeux, je hante les marchés et les rayons primeurs, toutes narines en alerte. D'où qu'elles viennent ces fraises? D'Espagne - encore raté. Pourtant, elles fleurent bon le printemps. Et on ne peut même pas se raconter que ces premiers fruits sont aussi goûteux que des balles de ping-pong roses: aujourd'hui, on clone jusqu'aux gariguettes précoces et leur suavité se voit à l'œil nu. Et les morilles, alors? Merci la Turquie. Les petits artichauts mignons? Italie, sì certo… Au diable, les tentations! Je traîne mon panier vide, lourd seulement de mes envies frustrées. Même l'ail des ours, autour de chez moi, n'a pas encore été fichu de percer et il reste des traces de neige dans les champs. Qui nous a plombés d'un climat pareil?

C'est donc en mars, je l'avoue, que mes barrages idéologiques cèdent et que je finis tout de même par me jeter goulûment sur toute cette verdure poussée ailleurs, croquante et fraîche. Là, je viens d'attaquer les asperges. Et pour les savourer le cœur léger, j’en appelle aux souvenirs de mon voyage au Pérou, il y a deux ans. Il y a là-bas des plantes incroyables qui jaillissent de terre plusieurs fois par an et des producteurs qui bataillent pour sortir de la misère et  rêvent d’envoyer leurs épis de maïs multicolores aux quatre coins du globe. Qui suis-je pour brider leur belle énergie? A fin mars, je me sens l’âme follement solidaire des agriculteurs du monde. Et ma pointe d'asperge fond d'autant mieux dans la bouche qu’elle prend la saveur de la bonne conscience, qu’elle contribue à sauver le monde…

Promis, de mai à octobre, je m’engage à manger totalement locavore et je prendrai même double ration de framboises. Mais en attendant que la sève locale se réveille, ne comptez pas sur moi pour sucer encore trois semaines les racines des pissenlits.

13/03/2015

Esthétique fermière

 

Alors quoi: des pantalons évasés pour l'hiver prochain? Plutôt un pull-over en tricot chiné? Les défilés de prêt-à-porter ont ceci de perturbant qu'ils se déroulent au moment précis où l'hiver refuse encore de laisser entrer le printemps. Il fait trop cru pour tomber le manteau, mais on a déjà chaussé les lunettes de soleil. Envie de se déshabiller et il s'agit pourtant de se projeter mentalement dans les frimas à venir, en octobre prochain. J'en étais là dans mon état d'âme chaud-froid, la semaine dernière à Paris, quand j'ai réalisé que j'avais tout faux. Les pattes d'eph´ (rebaptisées "flare" en sabir contemporain), on les voit dans la rue maintenant, comme dans les défilés de l'hiver prochain, et comme dans les vitrine du printemps. Pareil pour les cols roulés, les touches dorées  ou l'esprit gypsy des longues casaques bariolées. Aucune projection mentale à effectuer: tout est là en temps réel. Pfouit, disparues les saisons, gommées les évolutions. Comme si la mode avait pressé sur la touche pause. La faute d'un euro qui patine? D'une actualité sinistre? Des impératifs commerciaux qui brident l'imagination?  Toujours est-il que ces trois saisons se superposent et se ressemblent comme trois mailles de tricot - à l'envers, à l'endroit, un rang pour le beau, une autre pour le froid.

La bonne nouvelle, c'est que le pantalon qui moule vos fesses aujourd'hui, les moulera tout aussi justement demain. Et hop, une séance shopping en moins. La mauvaise nouvelle, c'est que le moteur de la mode s'est enrayé à un sale moment. Outre les allusions aux années hippies (que l'on a déjà revisitées plus souvent qu'elles ne le méritent), voilà que s'installe une horreur qui n'aurait jamais dû s'évader des livres d'histoire. Je veux parler de la midi. Vous avez-vu ces jupes en forme de cloche? Taille serrée, plis évasés à foison et longueur à haut de mollet: on voudrait aller chercher des œufs au poulailler qu'on ne mettrait pas autre chose. Les modeuses jurent qu’il a y une allégresse à porter ces jupettes qui s’envolent, surtout avec des baskets ou des chaussures d’hommes. Pour «casser les codes», il paraît… Tu parles! Ma conscience professionnelle m’a poussé à essayer, mais mon reflet dans le miroir m’incite à déconseiller ardemment l’expérience à toute femmes au-delà de 18 ans et de 36 kilos. L’effet Bécassine est saisissant. Hanches généreuse, pied plat et silhouette de laitière, voilà sur quoi la mode est restée coincée. Et en tissu fleuri, pour parachever le massacre. Et zut!

Vivement les défilés prochains, en espérant que le grand manège la mode se remettra à tourner. Je n'aimerais pas que l'on ait le temps de s'habituer à autant de niaiserie champêtre.

 

07/03/2015

Du bout des dents

 

Qu’est-ce qu’elles ont mes papilles? Moi qui me targue d’un palais aventureux, moi qui suis toujours prête à mettre en bouche de nouveaux alliages alimentaires et des exotismes saugrenus (j’ai même goûté, jadis au Vietnam, au cœur de cobra encore palpitant, c’est dire!), voilà que je tout mon système gustatif se rebelle. Langue rétive et nez plissé: je ne mange pas de ça… Il n’est nullement question de quelque folie gastronomique d’un grand chef en mal de provocation. Non, je parle des nouveaux chocolats en plaques qui débarquent au supermarché. Je ne sais pas ce qui m’arrive, mais aucune de ces expérimentations ne me convainc. Eclats de bricelets ou de biscuits militaires? Lait et cranberries ou extrafin et myrtilles? Arômes de lime, piment ou gingembre? Chocolat à la mousse de chocolat (qui a pu inventer un machin pareil??) ou au latte macchiato? Au secours, le chichi choco a encore frappé.

Hagarde devant le rayon de toutes les consolations, je cherche la plaque qui remet le monde à l’endroit, celle qui permet de traverser les intempéries de l’âme. Je ne la trouve pas. Pourtant, je la connais parfaitement: emballage crème comme le lait à peine jaillis du pis et 27% de noisettes entières – la recette du bonheur. Le hic, c’est que je dois être la seule traditionaliste à penser cela, puisque mon amie fidèle disparaît de plus en plus souvent des rayons, au profit de jeunettes plus aventureuses.

Je les ai évidemment goûtées, ces nouvelles. Pas forcément mauvaises, mais il leur manque la qualité première du chocolat: la sensation de plénitude. A force de faire des manières, les carrés innovants se grignotent du bout des incisives, comme un écureuil méfiant le ferait avec un fruit inconnu. Petit fragment par mini-éclat, une baie ou une saveur à la fois, pour tenter d’harmoniser les arômes inédits. Tout juste s’il ne faut pas lever le petit doigt et se tamponner les lèvres de sa serviette amidonnée.  Alors que le chocolat, le vrai, celui qui ramène en enfance, s’avale à bouche que veux-tu, dans la joie goulue du trop-plein. Et pour cette satisfaction-là, rien ne remplace l’association superbement dosée de lait et de noisettes. Mais sans doute est-ce trop simple pour les consommateurs si vite lassés que nous sommes devenus.

Je parcours les rayons avec un brin de tristesse: et si le chocolat avait perdu son innocence?

03/03/2015

Délit de faciès

 

Sur mon ancien passeport, je portais une frange (c’était il y a longtemps…) et affichais un demi-sourire en couleurs qui rendait la photo à peu près humaine. Sur le tout nouveau passeport biométrique que je tiens en main, penaude, je vois une sorte de zombie blafard aux yeux exorbités. C’est moi aussi. Et zut.

Il y a toujours un moment, dans les avions, dans les voyages entre amis, où l’on se reluque les passeports parmi, dans une sorte de concours à qui aura la plus sale tête. Longtemps, la comparaison s’est avérée assez divertissante, grâce à la diversité des bobines. Mais maintenant, malgré l’objective et totale laideur de mon récent portrait, je ne suis même pas certaine de gagner. Uniformisés dans un même concept photographique sur fond gris  («Surtout, ne souriez pas  et regardez droit devant!» m’a intimé la préposée qui a actionné le déclencheur) nous autres passeportisés sommes liés par une grande fraternité à l’esthétique spectrale. Fantôme blanc pour fantôme blanc, dame laide pour monsieur moche, comment font donc les douaniers pour y distinguer quelque chose ?

Pourtant, en coquette avérée, j’avais essayé d’anticiper: coup de brosse, coup de blush, coup d’œil dans le miroir, la situation paraissait à peu près sous contrôle. Ce n’est qu’en voyant le résultat que j’ai compris pourquoi la dame riait sous cape de ma candeur, dans le bureau cantonal. Il fut un temps où les maniaques pouvaient reprendre leur image cent fois, tant qu’ils avaient assez de pièces pour nourrir le photomaton. Aujourd’hui, cette sorte de confessionnal à rideau s’est transformé en espace de loisirs grimaçants, où les adolescents se fabriquent des souvenirs. Quant aux photos qui nous accompagnent au bout du monde, elles sont devenues le privilège des fonctionnaires du centre de biométrie. Et elles/ils n’ont pas le temps de finasser, au vu du monde qui piétine dans la salle d’attente. J’ai bien essayé de demander une deuxième chance, prête au combat, armée de ma trousse de maquillage. Rien à faire. La dame a haussé des épaules lasses: «Bôf, ça ne changera rien. Tout le monde est pareil, sur ces photos.» Je préfère ne pas savoir si c’est l’appareil qui est mal réglé ou la dame qui donne libre cours à ses penchants sadiques.

Mais peut-être est-ce là une grande stratégie d’intimidation internationale ? Maintenant que tous les voyageurs affichent la même tronche butée que Jack Bauer en captivité, lèvres serrées pour ne dévoiler aucun secret, même sous la torture, il y aura peut-être enfin de l’ambiance dans les files d’attente à l’aéroport, devant les contrôles d’identité. Nous allons tous sourire et rivaliser de courtoisie pour désamorcer l’effet de la photo. Promis juré, Monsieur, c’est pas moi, moi je suis gentille….

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