28/03/2015 12:50 | Lien permanent | Commentaires (0)

Ni vu ni connu

Elle parlait fort, avec cette assurance joyeuse de qui se sent au bon endroit, au bon moment. Il était question de la liste de courses pour le repas du soir, avec une hésitation entre les pâtes alla carbonara (un peu caloriques, tout de même) et au pesto (tellement vite faites). Et il fallait faire gaffe de ne pas oublier la salade (de la doucette, ce serait bien). Ce n’est qu’après avoir salivé, avec toute la file d’attente de la poste, que j’ai réalisé que la grande brune parlait en fait au téléphone. Je me disais aussi qu’elle ne pouvait pas avoir autant de copains venus justement déposer un colis en même temps qu’elle… Quand elle est entrée dans mon champ de vision, j’ai vu sa nuque tordue pour maintenir le petit mobile en équilibre sur son épaule haussée, comme à l’époque des gros combinés en bakélite. Elle aurait évidemment dû s’acheter un kit mains libres (ce n’est pas le type d’accessoires qui manque, dans les rayons de cette supérette qu’est devenu le bureau de poste), mais il m’a semblé qu’elle préférait la contorsion, comme une sorte de gestuelle incantatoire. Un peu le même pouvoir que d’allumer/éteindre la lumière ou la télévision : je me tiens droite, je suis présente dans la vraie vie; je me ratatine sur mon épaule gauche, le monde s’éclipse derrière ma conversation. Bien pratique, cette zappette corporelle qui gomme les indésirables. Comme l’attente était longue, nous avons eu droit au récit de sa semaine entière, dans ses détails les plus privés («Noooon? En caleçons, tu dis?»). Et étrangement, nous avons joué le jeu. Muets comme un banc de carpes, nous avons fait les absents. Regards dans le vide, gestes feutrés, disparus dans nos paysages intérieurs pour que la dame puisse causer tout son saoul. Et quand son tour au guichet est arrivé, la postière a fait pareil: pesé le paquet, tendu le timbre sans ciller, pas dérangé en disant ni bonjour, ni merci, rien de rien. Comme si elle n’était pas là. Une fois l’affaire expédiée, la téléphoneuse a crié «Bizou, bizou, à ce soir», dans son appareil et à la cantonade, puis a jeté son joujou dans son sac et s’en est allée à grands pas, presque sautillante. Soulagée d’avoir échappé à la promiscuité par l’entremise de sa boîte magique. Dans les grandes maison d’autrefois, le personnel le mieux formé s’employait à se faire oublier. Les draps de lits se tendaient comme par miracle, les mets semblaient pousser sur les tables par enchantement. Et les maîtres de maison se curaient le nez sans vergogne devant les servantes: pourquoi s’en soucier? Elles étaient transparentes. Et si nos téléphones étaient en train de démocratiser ce mépris ?

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