20/03/2015 19:00 | Lien permanent | Commentaires (0)

Brouter local

 

C'est en mars que c'est le plus dur. On a beau se chanter en boucle la rengaine de la bonne pensée écologique, les plus louables des intentions vacillent dès que la primevère jaunit sur le gazon. Ainsi donc, il faut manger local. Soit. Mais après cinq mois de régime endives, pommes de terre et carottes, peut-être est-il temps de passer à autre chose?

Ces jours, du ciel bleu plein les yeux, je hante les marchés et les rayons primeurs, toutes narines en alerte. D'où qu'elles viennent ces fraises? D'Espagne - encore raté. Pourtant, elles fleurent bon le printemps. Et on ne peut même pas se raconter que ces premiers fruits sont aussi goûteux que des balles de ping-pong roses: aujourd'hui, on clone jusqu'aux gariguettes précoces et leur suavité se voit à l'œil nu. Et les morilles, alors? Merci la Turquie. Les petits artichauts mignons? Italie, sì certo… Au diable, les tentations! Je traîne mon panier vide, lourd seulement de mes envies frustrées. Même l'ail des ours, autour de chez moi, n'a pas encore été fichu de percer et il reste des traces de neige dans les champs. Qui nous a plombés d'un climat pareil?

C'est donc en mars, je l'avoue, que mes barrages idéologiques cèdent et que je finis tout de même par me jeter goulûment sur toute cette verdure poussée ailleurs, croquante et fraîche. Là, je viens d'attaquer les asperges. Et pour les savourer le cœur léger, j’en appelle aux souvenirs de mon voyage au Pérou, il y a deux ans. Il y a là-bas des plantes incroyables qui jaillissent de terre plusieurs fois par an et des producteurs qui bataillent pour sortir de la misère et  rêvent d’envoyer leurs épis de maïs multicolores aux quatre coins du globe. Qui suis-je pour brider leur belle énergie? A fin mars, je me sens l’âme follement solidaire des agriculteurs du monde. Et ma pointe d'asperge fond d'autant mieux dans la bouche qu’elle prend la saveur de la bonne conscience, qu’elle contribue à sauver le monde…

Promis, de mai à octobre, je m’engage à manger totalement locavore et je prendrai même double ration de framboises. Mais en attendant que la sève locale se réveille, ne comptez pas sur moi pour sucer encore trois semaines les racines des pissenlits.

Les commentaires sont fermés.