21/02/2015

Comme il est belle

 

Ce n’est ni une robe, ni un kimono. Une sorte de cocon peut-être, dans lequel s’enfiler le matin. La chose coûte plus de 400 dollars et se veut une tenue avant-gardiste. Par la technologie de son tissu? Par l’audace de sa coupe? Non point. Le coton est une matière hautement traditionnelle et le tissu noblement drapé se porte de toute éternité. Non la nouveauté est ailleurs, elle se cache sur l’étiquette: le vêtement bleu de la marque américaine 69 se veut totalement unisexe. De manière pratiquement militante. Femme ou homme, vous en êtes encore là?

Si je croise un miroir le dimanche, moi aussi je me vois en porte-drapeau de la cause unisexe, affublée du jean mollachu de mon homme, resserré à la taille par un ceinturon. Dans la rue, des nuées de jeunes éphèbes portent, eux, des cabas au bout du bras, qu’ils ont sans doute piqué à leur maman. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit: quand ils restent des emprunts, les accessoires de l’autre sexe jouent encore la carte de la séduction. Toutes les femmes savent depuis Saint-Laurent, qu’il n’y a rien de plus sexy qu’un smoking à même la peau tandis que les hommes rehaussent, parfois, leur virilité d’une touche de rose dragée. Joli? Beaucoup trop! En ce moment, la tendance un jean pour tous se profile de manière beaucoup plus radicale, avec des vêtements conçus pour gommer les différences et tuer les stéréotypes. C’est ainsi que le grand magasin Selfridge, à Londres, est en train de réaménager son gigantesque rayon confection, sur trois étages, pour un projet nommé Agender, comme a-genre. Dès le 12 mars et pour six semaines, il n’y aura plus de ségrégation sexuée. Du rayé et du drapé pour tout le monde, et hop! Ou du gris, peut-être? Même les mannequins de plastique seront chauves et neutres, pour bien souligner le propos. Vendra-t-on encore des soutiens-gorge? Mystère…

Clairement, nous sommes face à une nouvelle difficulté vestimentairo-diplomatique. Depuis que les chanteuses à romance portent la barbe, l’habillement devient une affaire épineuse. Conchita Wurst, elle, reçoit peut-être ses escarpins directement de Christian Louboutin (surtout quand il lui faut un modèle violet à brillants pour se produire au Crazy Horse), mais tous les autres grands pieds qui aimeraient hisser leur pointure 43 sur stiletto, mmmh? Où sont-ils censés chercher à se chausser? Et les belles qui rêvent de slip kangourou en taille fillette, alors? Pas du tout simple à trouver… La nouvelle vague androgyne ambitionne dès lors d’emballer tout le monde dans le même élan conceptuel.

Je vois assez bien l’idée. Mais j’aime moins sa réalisation. Quel est le seul vêtement susceptible de convenir à toutes les anatomies, où que se situent les creux et les bosses? Bingo! Vous  venez de visualiser la tunique sur pantalon large. Avec des baskets, parce que c’est mode aussi. A force d’inventer des tenues qui pourraient aller à tout le monde, on ne peut être certain que d’une chose: c’est qu’elles n’iront à personne.

 

 

17/02/2015

Choupette au volant

 

Pour vendre une voiture, il fut un temps où l’on pensait qu’il suffisait de poser, sur le capot, une créature légèrement vêtue. Idéalement très incurvée de partout où l’anatomie féminine le permet, très rebondie ailleurs. Et dotée d’une furieuse crinière de cheveux longs, idéalement blonds. Par une sorte de symbiotique désir de possession, l’homme-client (c’était lui qui détenait le porte-monnaie) acquérait la carrosserie et son moteur vrombissant, alors que, quelque part au fond son cerveau, s’incrustait l’idée que la belle dame lui appartiendrait aussi un peu, une fois au volant. Qu’elle voyagerait avec lui, en quelque sorte. C’était il y a longtemps. Depuis, le cliché du duo de plastiques, féminine et métallique, est devenu soporifique, tant il s’est vu rabâcher. Et puis, les femmes se sont mises à acheter des voitures elles aussi et les conductrices ne tiennent pas plus que cela à s’encombrer d’une passagère clandestine fantasmée. Bref, voilà tournée une page d’érotisme bôf.

Et que nous promet la suite? Elle est déjà là! A fin janvier, dans un grand raout fort mondain à Berlin, Karl Lagerfeld vient de présenter le calendrier qu’il a conçu pour Opel, mettant en scène la relation torride entre la cinquième génération de voitures Corsa et une nouvelle star. Alors, qui est cette vedette d’exception, appelée à détrôner des génération de pin-up? Elle est poilue et s’appelle Choupette. Bienvenue à la chatte birmane de KL au pinacle de la désirabilité. Sur les photos du calendrier, on voit la douce et blanche se mirer dans le rétroviseur, essayer le siège pour enfants ou escalader la carrosserie de ses papattes de velours. Mignon, mignon…

D’une stricte perspective féministe, le changement iconographique est une belle nouvelle. Appât pour appât, autant faire travailler des animaux domestiques plutôt que des collégiennes à peine pubères. Quant à notre rapport à la voiture, ces nouvelles mises en scène montrent bien comment nous sommes passé du fougueux étalon à démarrage fulgurant à une sorte de maisonnette ambulante, douillette et rassurante. Reste notre définition du désir: si une touffe blanche à longue queue soyeuse parvient maintenant à faire rêver tant les femmes que les hommes, je dis qu’on est mal barrés.

07/02/2015

Ma copine, l'araignée

 

Depuis plusieurs saisons déjà, les magazines et sites branchés le serinent en boucle: le tricot revient en force. Le vrai, le fait-main, avec des aiguilles et une pelote, une maille à l'envers, la suivante à l'endroit. Et que je te propose un reportage sur les mamies qui réalisent des pull-overs sur commande. Et que je vante l'ultime modernité des kits près à l'emploi, comme la marque Wool and the Gang. Et que je menace de voir réapparaître les patrons dans les titres féminins. C'est le genre de nouvelle que toute lectrice un brin (de mohair) blasée prend avec des pincettes. Ha ha, et puis quoi encore? Et la peinture sur porcelaine, donc! On ne va pas me faire croire au retour des ouvrages de dames…

C'était en gros mon avis sur la question jusqu'à tout récemment. Or deux événements, coup sur coup, m'ont fait voir les choses différemment. D'une part, une amie tout ce qu'il y a de plus au fait, en matière de mode, m'a offert un bonnet pour Noël. Non seulement il était entièrement réalisé de ses petites mains (un exploit en soi miraculeux), mais il était (second miracle) tout à fait portable, du moins autant qu'un bonnet peut l'être. Oups! C'est que les tricoteuses existent… Et  l'autre jour, re-belote (re-pelote?): j’ai croisé, dans un avion, une jeune Japonaise bardée de logos de grandes marques, siégant en première classe. Sur le visage, elle portait un masque antimicrobes  et entre ses doigts s'agitait une paire d'aiguilles, dont sortait un impressionnant métrage d'écharpe. Zut, c’est donc vrai.

La dernière fois que j'ai pris des aiguilles en main, je devais avoir 21 ans. J'éprouvais, au laborieux ouvrage, telle une vaillante araignée construisant la toile, une satisfaction manuelle qui me permettait de garder mon sang-froid durant les périodes d'examens. Quant aux résultats de mon autothérapie apaisante, je les distribuais à tout va. Mon bon ami d'alors a ainsi été affligé d'un gilet sans manches à losanges - un cadeau proche de la maltraitance, d'autant que mon œuvre se rétrécissait méchamment sur la bande du motif multicolore. Il l'a tout de même bravement porté - devait-il m'aimer (ou être aveugle).

Les tricoteuses d'aujourd'hui sont davantage fines mouches qu'araignées besogneuses. Elles tricotent sur d'énormes aiguilles, pour que ça aille vite, et en blanc, pour qu'on ne voie pas les mailles de travers. J'aime beaucoup cette approche désinvolte et hédoniste. On est loin des carrés réguliers de 10 cm sur 10, que nous collait, en guise de punition, la maîtresse de couture, à une époque où cette activité ne s'appelait pas encore ACT, pour «Activités Créatives sur Textile». Allez, qui c'est qui fait un bébé, pour que je lui inflige une couverture qui gratte?

 

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