30/01/2015

A quoi rêvent les vieux rats

 

Il est laid à faire peur. Vraiment. Rien qu’à le regarder en photo, on plisse un nez offusqué devant tant d’agression visuelle. Il porte deux grosses incisives jaunes comme les morses, mais les yeux ne sont que de minces fentes et les oreilles tellement petites qu’elles se laissent obstruer quand le rongeur creuse son trou. Le pelage? Une membrane translucide et fripée, comme la peau sur le lait. Berk. Pourtant le rat-taupe nu, hétérocéphale de son petit nom, fait rêver tous les vieux beaux de France. Bernard-Henri Lévy ne jure que par lui et Alain Delon, Bernard Tapie ou Claude Lelouch le surveillent du coin de l’œil. C’est qu’ils sont tous suivis, comme le raconte fort bien le magazine Vanity Fair, par le docteur Frédéric Saldmann, celui-là même qui publie en rafale des ouvrages sur l’hygiène de vie et l’art de rester en forme. Pour faire simple, les notables de la jet-set considèrent Saldmann avec l’admiration que l’on peut porter à une divinité toute-puissance, alors que le bon docteur, lui, tourne le même regard empreint de dévotion vers notre petit rat-taupe au fond de sa cage.

Car ce n’est évidemment pas le mammifère forant peinard ses galeries en Afrique de l’Est qui suscite les convoitises. C'est plutôt celui qui se tapit dans le coin d’une cage de laboratoire et auquel on essaie d’extraire le secret de sa fabuleuse longévité. La bestiole s’avère en effet totalement résistante aux maladies (aucun cancer répertorié jusqu’à présent, pas plus que de crise cardiaque ou d’Alzheimer, quand bien même on essaie de lui en inoculer) et peut vivre plus de trente ans. Soit 600 ans à l’échelle humaine. Waouh, voilà qui ouvre des perspectives! Actuellement, le docteur Saldmann envisage de se faire cryogéniser car, dit-il, «l’idée de la mort m’est insupportable», et BHL promet de l’accompagner dans ce voyage au cœur du froid. Mais son plus grand espoir de vie éternelle vient tout de même du rongeur myope et tout froissé, qui pourrait lui valoir un Nobel au passage – à condition, évidemment, de brûler la politesse aux chercheurs américains, passablement en avance. A vos éprouvettes, à vos micropipettes, le Graal somptueux se cache dans les cellules d’un petit corps très moche.

Il faut bien sûr tirer les leçons médicales de ce miracle d’immunité. Essayer de mieux soigner et surtout prévenir les maladies. Evidemment. Mais j’ai un peu de peine à m’empêcher de rire en pensant à tous ces Messieurs (tiens, pourquoi si peu de dames?) qui ont envie de passer physiquement à la postérité. Que le rat-taupe fait rêver. Disons que si leurs vieux jours finissent par les rendre aussi peu avenants que l’animal qui les inspire, je ne suis pas certaine que les petits-enfants de leurs petits-enfants aient envie de leur rendre souvent visite dans leur home médicalisé.

24/01/2015

Le hamster mondialisé

 

Il est difficile d’imaginer qu’il puisse y avoir une once de poésie à pédaler en salle et en groupe. Trente cyclistes s’échinant sur place, en rangs serrés, rouges et puants, avec de la musique à fond – je comprends que cela puisse représenter le repoussoir absolu, l’usine à muscles sans âme. Et pourtant! Au fil des années de sueur, j’ai appris à me réjouir de la session donnée par Pierre, dont j’apprécie les choix musicaux, ou de celle de Paule, où l’effort augmente tout en douceur. Quant à Jean, il est un peu mou du genou, mais ça permet de rêver en regardant par la fenêtre. Un œil (ou un mollet…) extérieur ne s’en rend pas compte, mais par rapport à ce qui se profile en matière de méthode d’entraînement, ce pédalage personnalisé relève du bucolisme absolu. L’équivalent fitness de l’élevage de sportifs en plein air, prairie verte et fleurettes.

Les pratiques nouvelles sont autrement plus industrielles. Maintenant, s’il vous plaît, les cours sont labellisés, homologués, estampillés: à vos marques, prêts? Pédale gauche! Et vous ne faites plus du vélo en salle (déjà que ça s’appelait Indoor cycling…), mais du RPMtm.. Je suis une fille intrépide: j’ai essayé. Il s’agit donc d’une version dite chorégraphiée, le genre où on ne vous laisse jamais rouler en paix, car où il faut sans cesse se lever, s’asseoir, accélérer, ralentir et yes we can. Pffff… En googlisant le phénomène, j’ai appris que RPM ne signifie ni Rupture Prématurée de Membrane, comme on dit dans les hôpitaux, ni Rassemblement pour le Mali, mais Raw Power Motion, pour Mouvement de puissance brute. Rien que ça. J’en bombe le torse de fierté, d’avoir survécu à ce programme pour Rambo, qui promet en outre de brûler 675 calories aux 45 minutes… Le hic, c’est qu’à l’évidence, je ne suis pas la seule: comme c’est une marque déposée, cette méthode néo-zélandaise se pratique aujourd’hui dans 140 000 centres et 80 pays. Le moniteur local, petit vecteur de la grande machine, a intérêt à filer droit: pas question de modifier la succession des mouvements ou à immiscer ses goûts dans la bande-son officielle. Ça fait bizarre: j’imagine tous ces cours de vélo qui commencent à 12 h 15 sur le même fuseau horaire. Combien sommes-nous, urbains en mal d’exercice, à soulever et reposer notre fessier sur la selle exactement au même moment et sur la même note de la chanson Heartbeat, interprétée par The Fray? Déjà qu’à pédaler statique, on se donne beaucoup de peine pour ne pas se sentir comme un rongeur dans sa roue, là, c’est carrément de l’élevage en batterie de hamsters mondialisés.

Vous croyez qu’au prochain coup, on va demander à tous les pédaleurs en salle de revêtir le même maillot? Pour qu’on soit jolis tous pareils? Et de réciter un même mantra au début du cours? Après, chic!, on pourrait aussi fonder une secte. Oh Gourou, fais tourner ma roue…

 

16/01/2015

Le fantôme d’un ourson rose

 

L’écrivain et philosophe Luc Ferry avait largement dépassé la trentaine quand les magasins de jouets et les écrans de télévisions se sont soudain remplis de peluche multicolores, chaque modèle doté d’un dessin symbolique sur le ventre. L’ours Toucâlin, mauve, portait un arc-en-ciel. Grosdodo, le bleu ciel, un croissant de lune (sans étoile accolée) pour aider les enfants à s’endormir. C’était au milieu des années 1980 et la folie américaine des Care Bears battait son plein, avec des films, des dessins animés et des wagons de gadgets en merchandising. Les Canadiens ont adapté le phénomène sous le nom de Calinours, les Français sous celui de Bisounours. J’imagine mal celui qui était alors professeur universitaire en sciences politiques passer ses débuts de soirées devant les oursons gazouillants, d’autant que ses trois filles, Gabrielle, Louise et Clara, sont nées bien plus tard. N’empêche, dimanche dernier au soir, au micro de Darius Rochebin, l’ancien Ministre soulignait que nous étions en état de guerre, inutile de se le cacher, «nous ne sommes pas dans le pays des Bisounours.» Etrange vocabulaire, dans la tension ambiante.

La locution, toujours utilisée dans la négation, a cours depuis longtemps dans la rue, mais généralement dans la bouche de la génération qui a été biberonnée à ces images kitschounettes. La voilà sur les lèvres des politiques de tous bords, de Ferry à Marine Le Pen en passant par Eric Zemmour, avec aussi des variantes lexicales, qui transforment le substantif en adjectif, comme dans «média bisounours». Je suis prête à parier qu’aucun des tribuns qui utilise ce cliché n’est capable de chanter le générique, «bisounours à la rescousse». Disons que la référence offre l’avantage, à l’homme public, de montrer sa bienveillante ouverture à la culture populaire. Et de faire semblant de parler jeune.

Pendant ces dix jours de deuil et de sentiment d’oppression, j’ai eu l’impression de voir voler, au-dessus des foules de manifestants, l’irritante ombre de Groschéri, la peluche rose avec deux cœurs sur son ventre douillet. A force de répéter, comme une incantation, qu’on ne voulait pas de cet angélisme en toc, c’est comme si on avait ancré les nounours dans le débat. Personne n’y gagne. Ce dessin animé mondialisé est aussi laid que sot. Si vraiment on veut opposer un univers de rêve enfantin à la fureur meurtrière, on aurait peut-être avantage à puiser dans un registre plus poétique. Que dites-vous des Barbapapa ou du Manège enchanté? Au secours, Zébulon - tournicoti, tournicoton - notre monde ne sent pas bon… .

10/01/2015

Une année sang de bœuf

 

Nous ne le savons pas encore, mais la couleur que nous allons aimer cette année (ou détester, pour ceux qui cultivent l’esprit de contradiction) est un rouge-bordeau profond, riche, très langoureux. Voilà du moins le pronostic de la maison américaine Pantone, celle dont le nuancier sert de référence mondiale, depuis plus de 50 ans, en graphisme comme en peinture ou en design. L’an dernier, c’était un violet orchidée presque mystique ; en 2013, un vert émeraude qui clamait la gloire de l’écologie précieuse. Cette fois, les directeurs artistiques ont humé l’air sur les podiums de mode, scruté la rue et les T-shirts des gamins, rendu visite aux designers de meubles, feuilleté les catalogues de voyage et ils résument les mois à venir en cette teinte un peu éteinte, dont le petit nom est Marsala 18-1438 – pour ceux qui voudraient d’emblée repeindre leur salon aux couleurs du temps.

Personnellement, ce rouge capiteux me plaît bien. Mieux que, par exemple, un vert lime, qui est joli aussi, tonique, mais un peu trop connoté vie saine et régime, en ces moments post-festifs où les nantis de la planète se sentent mortifiés par les chiffres numériques qui apparaissent sur leur balance. Je me demande toutefois si les gens de Pantone ne font pas preuve d’un brin de militantisme en plébiscitant ainsi une couleur qui incarne tout ce que nous sommes censés fuir. A regarder autour de soi, l’année aurait sans doute dû être peinte en bleu glacier comme la transparence que l’on prône tant. Ou en beige sable bien neutre, comme cette envie si répandue de ne laisser personne sortir du lot. Ou encore en blanc à peine crémeux, pour tous ceux qui aspirent à la sainte perfection. Du coup, le choix du rouge relève presque de la révolte sociale: le Marsala – un nom de vin – est une couleur d’abondance, voire d’excès. C’est la nuance épaisse du sang de bœuf, de la viande rassie comme il en pend dans les chambres froides des steakhouses américains, des smoothies presque vénéneux à base de betterave et de cassis, des feuillages d’érables canadiens juste avant l’hiver. Une couleur  terrienne et rassasiante. Bourgeoise et presque écœurante. D’ailleurs Blake Lively, alors à peine enceinte, portait le marsala en robe échancrée au Festival de Cannes, tandis que Rihanna s’en enduit les lèvres et que Katy Perry s’en teint les cheveux - c’est dire…

Allez, j’ose: je vous souhaite – je nous souhaite – une année rouge, décadente et jubilatoire.

 

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