24/01/2015 10:37 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le hamster mondialisé

 

Il est difficile d’imaginer qu’il puisse y avoir une once de poésie à pédaler en salle et en groupe. Trente cyclistes s’échinant sur place, en rangs serrés, rouges et puants, avec de la musique à fond – je comprends que cela puisse représenter le repoussoir absolu, l’usine à muscles sans âme. Et pourtant! Au fil des années de sueur, j’ai appris à me réjouir de la session donnée par Pierre, dont j’apprécie les choix musicaux, ou de celle de Paule, où l’effort augmente tout en douceur. Quant à Jean, il est un peu mou du genou, mais ça permet de rêver en regardant par la fenêtre. Un œil (ou un mollet…) extérieur ne s’en rend pas compte, mais par rapport à ce qui se profile en matière de méthode d’entraînement, ce pédalage personnalisé relève du bucolisme absolu. L’équivalent fitness de l’élevage de sportifs en plein air, prairie verte et fleurettes.

Les pratiques nouvelles sont autrement plus industrielles. Maintenant, s’il vous plaît, les cours sont labellisés, homologués, estampillés: à vos marques, prêts? Pédale gauche! Et vous ne faites plus du vélo en salle (déjà que ça s’appelait Indoor cycling…), mais du RPMtm.. Je suis une fille intrépide: j’ai essayé. Il s’agit donc d’une version dite chorégraphiée, le genre où on ne vous laisse jamais rouler en paix, car où il faut sans cesse se lever, s’asseoir, accélérer, ralentir et yes we can. Pffff… En googlisant le phénomène, j’ai appris que RPM ne signifie ni Rupture Prématurée de Membrane, comme on dit dans les hôpitaux, ni Rassemblement pour le Mali, mais Raw Power Motion, pour Mouvement de puissance brute. Rien que ça. J’en bombe le torse de fierté, d’avoir survécu à ce programme pour Rambo, qui promet en outre de brûler 675 calories aux 45 minutes… Le hic, c’est qu’à l’évidence, je ne suis pas la seule: comme c’est une marque déposée, cette méthode néo-zélandaise se pratique aujourd’hui dans 140 000 centres et 80 pays. Le moniteur local, petit vecteur de la grande machine, a intérêt à filer droit: pas question de modifier la succession des mouvements ou à immiscer ses goûts dans la bande-son officielle. Ça fait bizarre: j’imagine tous ces cours de vélo qui commencent à 12 h 15 sur le même fuseau horaire. Combien sommes-nous, urbains en mal d’exercice, à soulever et reposer notre fessier sur la selle exactement au même moment et sur la même note de la chanson Heartbeat, interprétée par The Fray? Déjà qu’à pédaler statique, on se donne beaucoup de peine pour ne pas se sentir comme un rongeur dans sa roue, là, c’est carrément de l’élevage en batterie de hamsters mondialisés.

Vous croyez qu’au prochain coup, on va demander à tous les pédaleurs en salle de revêtir le même maillot? Pour qu’on soit jolis tous pareils? Et de réciter un même mantra au début du cours? Après, chic!, on pourrait aussi fonder une secte. Oh Gourou, fais tourner ma roue…

 

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