16/01/2015 18:20 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le fantôme d’un ourson rose

 

L’écrivain et philosophe Luc Ferry avait largement dépassé la trentaine quand les magasins de jouets et les écrans de télévisions se sont soudain remplis de peluche multicolores, chaque modèle doté d’un dessin symbolique sur le ventre. L’ours Toucâlin, mauve, portait un arc-en-ciel. Grosdodo, le bleu ciel, un croissant de lune (sans étoile accolée) pour aider les enfants à s’endormir. C’était au milieu des années 1980 et la folie américaine des Care Bears battait son plein, avec des films, des dessins animés et des wagons de gadgets en merchandising. Les Canadiens ont adapté le phénomène sous le nom de Calinours, les Français sous celui de Bisounours. J’imagine mal celui qui était alors professeur universitaire en sciences politiques passer ses débuts de soirées devant les oursons gazouillants, d’autant que ses trois filles, Gabrielle, Louise et Clara, sont nées bien plus tard. N’empêche, dimanche dernier au soir, au micro de Darius Rochebin, l’ancien Ministre soulignait que nous étions en état de guerre, inutile de se le cacher, «nous ne sommes pas dans le pays des Bisounours.» Etrange vocabulaire, dans la tension ambiante.

La locution, toujours utilisée dans la négation, a cours depuis longtemps dans la rue, mais généralement dans la bouche de la génération qui a été biberonnée à ces images kitschounettes. La voilà sur les lèvres des politiques de tous bords, de Ferry à Marine Le Pen en passant par Eric Zemmour, avec aussi des variantes lexicales, qui transforment le substantif en adjectif, comme dans «média bisounours». Je suis prête à parier qu’aucun des tribuns qui utilise ce cliché n’est capable de chanter le générique, «bisounours à la rescousse». Disons que la référence offre l’avantage, à l’homme public, de montrer sa bienveillante ouverture à la culture populaire. Et de faire semblant de parler jeune.

Pendant ces dix jours de deuil et de sentiment d’oppression, j’ai eu l’impression de voir voler, au-dessus des foules de manifestants, l’irritante ombre de Groschéri, la peluche rose avec deux cœurs sur son ventre douillet. A force de répéter, comme une incantation, qu’on ne voulait pas de cet angélisme en toc, c’est comme si on avait ancré les nounours dans le débat. Personne n’y gagne. Ce dessin animé mondialisé est aussi laid que sot. Si vraiment on veut opposer un univers de rêve enfantin à la fureur meurtrière, on aurait peut-être avantage à puiser dans un registre plus poétique. Que dites-vous des Barbapapa ou du Manège enchanté? Au secours, Zébulon - tournicoti, tournicoton - notre monde ne sent pas bon… .

Les commentaires sont fermés.