20/12/2014

Dinde un jour, dinde toujours

Alors, cette dinde? Farcie, enmarronée, dorée, sous contrôle? Guirlandes en place et «jingle bells» à tue-tête dans les haut-parleurs? On y est bientôt pour de vrai, alors que la presse et les grands magasins sont enrubannés depuis des mois et que les fêtes natales successives se battent pour trouver un créneau dans l'agenda depuis mi-novembre. À l'heure, où vous me lisez, soit J-3, j'en suis déjà à ma quatrième célébration et les plus petits de mon entourage commencent à sérieusement connaître leur chanson. Entre le Noël du bureau, celui des cadeaux entre copines, le grand barbu rouge de passage à la garderie, sans compter les diverses constellations familiales, je deviens experte en comparaison de petits biscuits à la cannelle.

Et bien, vous savez quoi? Même pas marre! Journaliste depuis un nombre d'années que je me refuse à citer en public, j'ai lu et même parfois personnellement rédigé une multitude d'articles genre «Comment survivre à Noël», «Où s’enfuir durant les fêtes», «Guide des cadeaux qui ne fâchent pas», «Désamorcer les conflits de famille sous le sapin» ou «Résister à la folie commerciale de fin d’année». J'aurais sans doute dû me retrouver contaminée par la mauvaise humeur ambiante et par cette attitude très intello-snob qui consiste à juger tous les falbalas qui scintillent comme kitsch et surfaits. Or non. Chaque année quand la ville s'allume, j'éprouve le même sentiment de réconfort que depuis toujours et je file dépoussiérer mes boules argentées à accrocher aux branches. Et s'il y a cinq Noël de suite? Et bien tant mieux!

Je n’éprouve que deux réticences face à la magie de la Douce Nuit. D’une part, je ne comprends pas cette manie, qui, depuis quelques saisons, laisse les Pères-Noël en toc grimper sur les façades: pourquoi, nom d’une étoile à paillette, donner au brave homme des allures de cambrioleur au rabais? D’autre part j'éprouve une petite bouffée d'angoisse devant les gros paquets sous le sapin, espérant très fort qu’ils ne seront pas étiquetés à mon nom. Car des potiches et coupes à fruits, j'en ai, au fil des années susmentionnées et des fêtes démultipliées, accumulé suffisamment pour ouvrir une brocante. Du coup, j’ai développé un goût pour les cadeaux immatériels, de ceux qui invitent à des expériences à vivre ou des délices à déguster.

Allez, un petit exercice pour s'entraîner à aimer Noël: vous fermez les yeux et vous imaginez que vous n'êtes pas épuisé, que la neige couvre la grisaille de sa dentelle délicate, que les boules sont en verre soufflé, que les enfants sont ravis de leurs cadeaux (qui ne font pas tous bip) et que vous venez de recevoir un bon pour un massage aux herbes des alpes, avec apposition de cristaux de roche... Ou plutôt un enveloppement au nénuphar et thé vert ? Non, ne rouvrez surtout pas les yeux. Voilà exactement le Noël que je vous souhaite.

 

 

 

12/12/2014

Confessionnal à roues

Lors d’un mariage auquel assistaient des amis, un pasteur expliquait qu’un couple devrait éviter de s’assoir face à face. Que ce n’est que côte à côte, regard tourné vers le même horizon, ondes aux diapason, que l’on a une chance de percevoir les problèmes  sous le même angle. Je ne sais pas si le pasteur a raison et  il me manquerait de ne pas voir les yeux embrumés de mon homme, le matin devant le café fumant. N’empêche, indépendamment des petites trivialités conjugales, je vois assez bien l’idée. J’y pensais l’autre soir en voiture, quand, dans le silence et l’obscurité d’un retour nocturne, une amie sur le siège du passager s’est mise à évoquer un épisode de sa vie que je l’imagine mal détailler un jour où nous nous aurions déjeuné ensemble. Pourtant là, dans le cocon irréel d’un habitacle surchauffé, les mots coulaient avec fluidité, comme si elle se parlait à elle-même et ne percevait de moi qu’une présence abstraite. On dit beaucoup de choses en voiture, qu’il n’est jamais le moment d’exprimer ailleurs. Les gens se parlent mieux quand ils ne se regardent pas. La marche se prête à ces discussions intimes, parfois même la télévision allumée, et la voiture est parfaite elle-aussi : une capsule insonorisée, ce qui est dit là y reste. C’est sans doute pour cela que j’ai aimé conduire les enfants à l’école, les quelques années où ils étudiaient juste à côté de mon bureau.

Autant le préciser: d’ordinaire, mon rapport à la voiture relève du pragmatisme le plus fonctionnel. Je veux une auto totalement fiable et vaccinée contre les pannes, d’une couleur lumineuse qui me mette de bonne humeur, avec une multitude d’espaces de rangement, comme on demanderait à une veste safari d’avoir des poches. Idéalement, je l’aimerais aussi autonettoyante, mais je crois comprendre que ce modèle n’est pas encore disponible. Du pratique, du joyeux, du pas compliqué.

C’est dire si je me sens toute chose de réaliser, ces temps, que ce que je prenais pour un joujou fonctionnel relevait plutôt du confessionnal aux pouvoirs magiques. Vous fermez la portière, comme on tirerait derrière soi le rideau de l’isoloir et la parole est libérée. L’effet est d’autant plus perceptible en hiver, quand, à la faveur des jours très courts, la petite auto file dans un espace indéfini, avec ce drôle de vide froid que crée le noir derrière la fenêtre.

Pour revenir sur les doctes pensées pastorales, j’en tire surtout comme conclusion qu’un jeune couple (un plus expérimenté aussi, tant qu’à faire…) ferait bien de ne pas trop s’éloigner de la voiture. On ne sait jamais – des fois qu’il y aurait des thèmes délicats à aborder. Quitte à louer l’auto, la partager, l’emprunter  (la piquer? Peut-être tout de même pas)…  Quant à moi, j’ai enfin trouvé une bonne excuse pour échapper aux transports en commun. 

 

06/12/2014

Langoustines en bonbons

 

C’est clair, je vote pour les bonbons de langoustines croustillants. Un rien de lime, à peine du citron et un léger enveloppement dans une pâte asiatique. Deux minutes sur chaque côté dans une sauteuse et zou, une entrée totalement salivatoire et vite envoyée. Et griffée Benoît Violier, excusez du peu: voilà qui en impose dans l’assiette.

J’ai une mauvaise nouvelle pour tous les adolescents de mon entourage: le grand chef de Crissier, celui qui a 19 points au GaultMillau et plein d’étoiles partout, y compris dans les yeux, a commis un livre de recettes épatant, destiné aux jeunes débutants en cuisine. L’ouvrage s’appelle «Facile, rapide, délicieux» (Editions Favre) et il ne survend en aucun cas son offre. Tout est écrit en tutoiement, les menus sont organisés par saison et les pages bouillonnent de petits conseils malins. Mais surtout: chaque plat est à tomber. A y regarder à deux fois, j’aime aussi beaucoup les asperges au gingembre et sésame, mais pour ça il va falloir attendre le printemps.

Pourquoi toutes ces délectations seraient une mauvaise nouvelle? Je vais vous raconter: cette année, pour la première fois, j’ai reçu en cadeau d’anniversaire un festin réalisé par les jeunes de ma vie. Entrée, plat principal, dessert, petites assiettes dans grandes, le rêve. Et en plus, chaque cuisson était parfaite, chaque association de saveurs créative et réussie. Alors voilà: outre le plaisir immédiat, le moment a aussi été celui d’une prise de conscience jubilatoire: je ne suis plus la seule pourvoyeuse possible de bonheurs  gustatifs dans cette maison. Le repas était tellement bon que la situation pourrait se retourner contre les marmitons nouveaux. Je vois soudain s’ouvrir tout un vaste paysage de menus festifs possibles, autant de cadeaux à inscrire sur ma liste personnelle destinée à mes pères-enfants-Noël familiaux. Allez, je suis prête à renoncer à tous mes paquets à rubans, pour les années à venir, au profit de tablées assurées par ma descendance. Yesss! Reste à convaincre les moins de vingt ans à passer en cuisine autant de temps que j’ai envie de consacrer à manger leurs créations.

Alors, un petit conseil à l’attention de la génération montante: ne vous laissez jamais offrir le livre de Benoît Violier en cadeau. Tout au plus, acceptez de le recevoir mais que les choses soient bien claires: le cadeau, dans le cas précis, est pour le parent. Et méfiez-vous: si vous êtes trop sages, les adultes vont vouloir vous inscrire à un cours privé à l’Hôtel de Ville de Crissier – si, si, ça menace!

 

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