29/11/2014

Un cocon pour hiberner

 

Il y en a un noir et blanc à carreaux, qui ressemble à une couverture velue, pour 160 francs, dans une grande surface de prêt-à-porter. Dans la boutique voisine, un gris pâle, doux comme un nuage, enveloppant comme la buée chaude d'un hammam. Ailleurs encore, un modèle rose comme un cocon de designer. Les manteaux de l'hiver sont coupés dans l'étoffe des rêves d'enfants: ils sont épais, larges, longs, géants. Oversize, disent les  professionnels de la mode. Ce volume nouveau donne un paysage urbain de silhouettes emmitouflées, une foule de grands bambins qui ne se déplacent qu'enroulés dans un doudou.

D'une pure perspective calorico-fonctionnelle, un tel vêtement est évidemment absurde. Avec les nouveaux textiles technologiques, on peut avoir très chaud avec des pelures fines, moulantes et légères – moult vestes de ski l'ont prouvé ces dernières années. Et il n'est que de considérer ces étroites parkas à capuchon très en vogue depuis quelques saisons: elles sont tellement protectrices qu'il est difficile de porter davantage qu'un t-shirt dessous. Qu'est-ce qu'ils ont alors, les couturiers, pour soudain tailler si démesuré? Et surtout: qu'est-ce que j'ai, moi, à avoir tellement envie d'un manteau rassurant comme une maison à transporter partout? Serait-ce que, malgré les quelques jours  de vent joyeux soufflé par le duo Fedrinka, les actualités débordent de leurs flots nauséabonds ? Crise en Europe, otages décapités au Proche-Orient, mendiants Rom qui grelottent sur le pavé, petites trahisons entre amis, comptabilités mesquines et fiscales...  On plisse le nez: le monde est laid.

Alors on se drape dans un manteau géant comme on enfouirait sa tête sous un duvet, le soir, pour se couvrir contre la contamination, se protéger de la désolation. C'est futile et égoïste? Sans aucun doute. En même temps, il y a une part de superstition enfantine dans cette manière de fuir dans le doux – un peu comme quand, dans Peter Pan, les petits frères psalmodient "Les fées, on y croit!" pour appeler un miracle. Peut-être que si, cet hiver, nous nous entortillons très étroitement dans nos chrysalides d'une saison, nous renaîtrons tous papillons au printemps et l'air sera léger?

21/11/2014

Se brosser en luxe

 

Sans doute s’agit-il de soies de sanglier heureux, le genre de bête qui a dû être nourrie à main dans un parc forestier cinq étoiles. Sinon, pourquoi, nom d’une choucroute crêpée, la brosse à cheveux coûte-elle plus de 80 francs? Peut-être aussi que le manche est en bois de rose, fraîchement prélevé dans la forêt vierge et que le montant sur l’étiquette inclut une contribution à la reforestation… Sûrement, à un prix pareil? J’ai reposé la précieuse sur son rayon, assez déterminée à me coiffer du bout des doigts, tant qu’à faire.

Ce n’est que ces derniers jours que j’ai saisi le fin mot de l’histoire: apprenez donc, consommateurs candides, mes semblables, que la brosse est hors de prix simplement parce qu’elle est destinée à une clientèle féminine. Voilà ce que révèle l’actuelle polémique sur ce que les féministes américaines appellent la «taxe à la féminité», la «Woman Tax». Il suffisait d’y penser. En gros, il semble que les femmes cillent généralement moins que les hommes devant les prix élevés. Il se développe donc une sorte de marché parallèle, où la culotte pour dames en coton de base, dans un supermarché, coûte forcément plus cher que son équivalent masculin. Pourtant, la poche frontale kangourou devrait générer un surcoût, non? Idem pour les déodorants d’une même marque, les rasoirs jetables qui renchérissent quand ils sont roses plutôt que marine, pour les pantalons de ski coupés dans une matière technologique commune. Ouf, j’utilise des brosses à dents vertes bien unisexes et il m’arrive de piquer des chaussettes de jogging à mon mari – là au moins je ne me suis pas fait rouler.

Si cette thèse de la femme dépensière se confirme, j’éprouve comme une petite envie d’en tirer les conclusions qui s’imposent, pour la paix des ménages. Si je me retrouve génétiquement ou socialement (peu importe, après tout) programmée pour claquer, je suis prête à renoncer à bien des tentations. Chiche que le budget familial serait plus raisonnable si je n’allais plus jamais-jamais-jamais dans une grande surface alimentaire. Pensez! Je risquerais d’y craquer pour des bolets frais, des ailes de raies sauvages, des truffes blanches d’Alba, des Châteaux millésimés du Bordelais… Non, voilà qui est bien trop dangereux ! Je propose que les courses soient désormais exclusivement assurées par l’homme, à qui je remets avec plaisir toutes mes cartes de fidélité.

14/11/2014

Mon doux lapin

 

J’ai tout de même fini par essayer la bête, puisqu’on en voit partout dans les magasins. Le bonnet de la saison est donc un petit tricot à côtes ou à picots, avec un pompon en fourrure. On trouve du renard ou du racoon, avec des jars de couleurs contrastées qui forment comme un halo autour du cœur duveteux. Mais il y a surtout du lapin de base, petite boule compacte et douce. Il paraît que c’est très chic, à assortir avec les tenues sport (à cause de la laine) comme avec les habits élégants (grâce à la touffe de poils). Mouais. Dans le miroir du rayon accessoires, je me suis sentie rajeunir jusqu’à mes 11 ans, quand ma maman m’imposait d’ignobles bonnets fait main – avec cet air de sapin de Noël que con(i)fère immédiatement toute structure pointue surmontée d’une décoration improbable. Je les fourrais dans ma poche dès que j’avais franchi le coin de la rue et je sens que l’actuelle variante distinguée ne va pas durer plus longtemps sur ma tête.

Mais le coup du lapin est tout de même intrigant. Je comprends bien que l’industrie de la fourrure est suffisamment à la peine pour chercher à caser ses chutes. Pourtant, aux dernières nouvelles, l’argumentaire en faveur de la douceur velue a toujours reposé sur la chaleur et la caresse contre la peau. Alors qu’au sommet du crâne, le malheureux pelage ne réchauffe que le climat (qui n’en a guère besoin) et chatouille tout au plus les courants d’air. J’ai tourné la tête à droite, à gauche, tenté les changements de perspective, ce qui a eu pour effet de dédoubler mon reflet, comme des oreilles de Mickey. Au secours!

Après de longues minutes dubitatives, j’ai fini par prendre conscience des ressorts profonds de ma réticence. La dernière fois que j’ai réellement vu des boules poilues pareilles, elles étaient collées aux fesses des modèles du magazine Playboy. L’inventeur de cette grivoiserie benête, Hugh Hefner, parlait de la «connotation sexuelle humoristique» du lapin, la mascotte de son titre. C’était il y a longtemps, ces petits jeux n’étaient pas bien graves. Pourtant, mon viscéral instinct féministe a dû en être vacciné à jamais. Cet hiver, quitte à avoir froid aux oreilles, je ne porterai pas de queue de playmate sur le sommet de ma tête.

 

10/11/2014

Provisions d'hiver

 

Voilà qui relève de la situation de crise: qui peut fournir une recette de crème au chocolat, pile juste comme il faut? Ferme mais onctueuse, qui tient bien en cuiller, très chocolatée avec une saveur de crème et très peu de sucre. Je sais, je sais, c'est précis. Mais comprenez-moi, je me sens un peu en manque. Moi qui, souvent, tends à snober les préparations toutes faites de l'industrie agroalimentaire, je cultive quelques entorses pécheresses aux grands principes généraux. La crème au chocolat en petit pot de verre en faisait partie. Je la cueillais en duo pack au rayon frais, pour pouvoir aller chercher, les soirs de début de semaines, quand il fait froid à l'âme et que les perspectives pointent vers un agenda encombré, un peu de baume à usage interne pour adoucir la vie. Peu d'expériences s'avèrent aussi consolantes qu'un pot de crème au chocolat. Je m'enroulais en chat dans un coin du canapé, zappais mon esprit sur "série TV" et avalais de grandes bouchées de réconfort. Vous ne savez pas à quel point je me désole de devoir conjuguer tous ces verbes au passé.

Car évidemment l'inévitable arrive toujours avec la grande distribution: mon pot favori à disparu des rayons. Il a été remplacé par un dessert aqueux et trop doux – seulement 2,4% de chocolat, pfff quelle misère! Un temps, j'ai pu aller le pourchasser dans un autre supermarché loin de mon quartier, puis il s’est évaporé là aussi. Idem dans les épiceries en ligne. J'en suis à entrer au hasard dans les succursales, pour aller inspecter le réfrigérateur de produits laitiers. J'ai même, junkie suppliant son revendeur, appelé le service consommateur du fabriquant, qui me jure que la production n'a pas été interrompue. Ai-je seulement essayé Paris ou Zurich? Là-bas il y a peut-être un marché…

À l'évidence, nous n'étions pas assez nombreux à partager la même addiction chocolatée. Alors il me reste deux solutions: vous convaincre, possibles complices lecteurs, des vertus psychologiques incomparables de la seule crème antidépression du marché et vous inciter à m'aider à la réclamer. Ou me convertir à l'autoapprovisionnement. Ce qui ne va pas être tout simple, car les pâtissières dignes de ce nom, dans mon entourage, sont ma maman et mon amie Klara. Pourtant, l'affaire urge: l'été indien est derrière, la nuit s'annonce noire pour les six mois à venir et les écureuils, eux, ont déjà terminé leur stockage vital pour l'hiver. Je ne me connaissais pas un instinct hibernatoire aussi impérieux…

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