31/10/2014

Accélérateur de gentillesse

 

Depuis une semaine, je marche comme une petite vieille, en boitillant piteusement et en déplorant qu’il n’y ait pas de rampe où s’agripper contre les murs de la ville. La faute à une tendinite à la hanche (non, je ne savais pas non plus que ça existait). Voilà qui m’apprendra à faire ma maligne en testant ma condition physique sur un semi-marathon.

Mais l’expérience m’a aussi appris autre chose. Ou une foule de choses, plutôt, comme chaque fois où l’on traverse le miroir de ses possibles. Mais tant pis pour l’ensemble des découvertes, juste une: c’est incroyable comme les gens sont gentils. Ça sonne mièvro-nunuche, d’écrire cela ainsi, mais je ne vais pas me priver, pour une fois qu’il n’y a pas particulièrement matière à ricaner. Ainsi donc, la veille de la course, alors je me sentais misérable devant mon plat de pâtes à rien (sucres lents, pas de graisses), mon téléphone n’a pas cessé de crépiter de messages d’encouragement, dont certains hautement improbables, de personnes dont je me demande bien comment elles étaient seulement au courant de mon petit défi personnel. Entendons-nous bien: il ne s’est à jamais agi de battre un record olympique, ni même de courir pour une bonne cause, rien qui justifie la compassion des foules. Et pourtant, que d’amis proches ou lointains se sont fendus d’un petit mot. Qu’est-ce qui leur prend tout à coup?

Et après la ligne d’arrivée, quel festival sur Facebook! Toute la communauté romande qui arrive à poser un pied devant l’autre se congratulait parmi, soulignait les meilleures performances, faisait suivre les exploits des proches. Ce grand partage joyeux m’a fait tilt. Est-ce que nous ne serions pas en train d’assister à un débordement facebookien sur le quotidien? A force de commenter et liker, petit pouce en l’air, adjectif bienveillant, les menus faits de la vie, c’est comme si les autres existaient davantage. Alors bien sûr, les réseaux sociaux sont souvent des mondes de requins, où les pervers s’insultent et s’humilient sur la place publique. Mais visiblement, ces plates-formes sont aussi des accélérateurs de gentillesse. Il en part des pensées douces, qui s’éparpillent comme des nuées de papillons aux amis d’amis et davantage encore. On se prend à écrire «merci» ou «bravo» ou «je ne t’oublie pas» et du coup, ces virus positifs contaminent tous les modes de communication, même la parole – celle qui se prononce en vrai, le lendemain au bureau ou chez les amis, sans même passer par les touches d’un clavier. Tenez: jusqu’à la fleuriste près du parcours du marathon, qui n’en revenait pas à quel point sa boutique s’était fait dévaliser en ce jour de glorification sportive. C’est dire si les rapides missives virtuelles - bulles de tendresse, baisers soufflés - finissent par se concrétiser, parfois. Comme si toute cette vie en réseau n’était pas que du bluff.

Je crois que je vais retourner courir, regonflée de cette jolie énergie.

 

27/10/2014

Les grimaces de l’ego

Un grand palace au cœur de Paris, le Mandarin Oriental, a trouvé une idée créative pour attirer le touriste cet automne: une offre propose la nuitée, assortie de l’usage, durant trois heures, d’une Mercedes Classe E avec chauffeur pour aller faire le tour des monuments de la ville. Le but de l’expédition: réaliser le maximum de selfies parisiens en un minimum de temps et les poster sur les réseaux sociaux. Faut-il préciser que la voiture est équipée du wi-fi, ce qui permet de traverser la ville le nez collé sur son écran, entre deux lieux propices?

L’affaire me fait penser à ces tours d’Europe en bus des Japonais d’il y a quelque temps, qui, pour la Suisse, impliquaient un arrêt devant le jet d’eau de Genève et un autre devant le pont de bois de Lucerne . Et zou, bye-bye la Suisse. A l’époque, les photos requéraient l’index d’une personne extérieure à la prise de vue, mais on se collait déjà à un paysage pour prouver qu’on s’y était bel et bien rendu – fût-ce fugitivement. Une innovation s’est toutefois glissée dans ce jeu de memory mondial: avant, on souriait en affichant un air de bonheur surpris; aujourd’hui, on fait, derrière son bras tendu, une grimace vaguement en rapport avec l’arrière-fond. Ainsi plisse-t-on sa bouche en canard devant les bassins du jardin des Tuileries et on lève les yeux au ciel, en contre-plongée sous la tour Eiffel. Heureusement que plus personne ne fait d’albums…

L’autre jour au Louvre, je me suis carrément demandé si une sorte de concours mondial de selfies n’était pas en cours. Dans l’habituelle cohue devant la Joconde, les visiteurs tournaient le dos à la peinture et affichaient un demi-sourire mystérieux devant l’écran de leur téléphone. J’ai traîné un peu, pour voir s’ils allaient faire volte-face avant de partir. Beaucoup l’ont fait, mais d’autres ont sans doute décidé d’examiner l’œuvre sur leur écran, une fois rentrés. Devant la Vénus de Milo, l’exercice s’avérait un peu plus compliqué: c’est difficile de mimer deux bras cassés. Du coup, beaucoup prenaient des airs inspirés, un doigt sur le menton – du genre «je prépare une thèse sur l’époque hellénistique». Tout à la fascination de ce petit théâtre des grands egos devant devant grandes œuvres, j’ai moi aussi un peu bâclé l’approfondissement pictural. Mais, osé-je l’avouer?, je me suis bien amusée… et j’ai regardé les tableaux un peu différemment. De manière plus détendue. C’est sans doute pour cela que les musées, dont la National Gallery de Londres tout récemment, installent le wi-fi et autorisent la photo sans flash. Chiche que beaucoup de curieux ne seraient jamais venus là sans l’attrait d’un autoportrait avec chef-d’oeuvre. Qui sait? Peut-être y trouveront-ils davantage d’émotion qu’ils ne sont venus y chercher.

18/10/2014

Poussins d'automne

Dans les ruelles du centre-ville, la vitrine d'un maroquinier réputé exhibe des escarpins jaune poussin. On le connaît ce colori lumineux! C'est celui des jonquilles qui se moquent des dernières neiges, celui qui fait rêver de vrai soleil à la mi-mars, quand le printemps est encore laiteux et hésitant. Sauf que là, les petites merveilles à talons pastel appartiennent à la collection de cet automne. Il semble qu'il soit attendu que nous foulions les pavés mouillés-souillés de novembre en mimi souliers de première communiante, avec sac assorti. Qui a donc dit que les talons féminins permettaient presque de voler? Dans une couleur pareille, ils aurnt intérêt à nous faire voler haut pour éviter la gadoue. Et pour le reste de la garde-robe d’automne, me direz-vous? Du rose primevère, du bleu ciel, du vert bourgeon. L’hiver sera pimpant…

Et pendant que l’on hésite devant les vitrines, les défilés et les magazines sortent déjà les inspirations pour l'été prochain. Ce que j'en retiens: du vert bouteille ou du bordeaux, des robes en fourrure (pour la plage?), des manteaux d'été (on sait déjà qu’il va pleuvoir?), des bottes à peine ajourées, des superpositions de brocards aux nuances mordorées des feuilles mortes.

Heu… Où est-ce que j'ai raté le coche? Les chauffages seraient-ils aujourd'hui tellement performants que l'on revêt un robe bustier couleur dragée en décembre? Ou a-t-on tellement perdu confiance dans les cycles des saisons, que, oh-et-puis flûte!, on ne fait même plus semblant? Ou alors serait-ce la guerre et l'Ebola trop proches qui nous font rêver de couleurs douces cet automne, pour exorciser nos peurs? Alors que le printemps prochain nous bardera de protections quand l'incantatoire aura échoué?

Les gens du métier me disent que je vais chercher trop loin. Il semblerait que les raisons de ces décalages sont autrement plus pragmatiques. Et bassement commerciales. Puisque les marchandises arrivent en en boutique de plus en plus tôt (fin août pour l'hiver, mi-février pour l'été), il s'agit de coller à l'ambiance du moment du premier achat plutôt qu’à celle de la saison qui va suivre. Sinon, Les clients achètent trop tard, pas assez, et revoilà les soldes.

Je vais vous dire: j'ai toujours cru dans les pouvoirs magiques de la mode. J’ai toujours trouvé important ce petit sursaut de plaisir et de confiance en soi, quand on s'achète une bricole pour affronter le monde vêtu de frais. Comme un porte-bonheur et une profession de foi, une manière de choisir la légèreté plutôt que la déprime. Mais là, franchement, ô dieux de la mode, il va falloir nous aider à avoir envie de continuer à jouer. Est-ce qu je pourrais avoir une belle bottine brune, normale pour l’automne, plutôt que (quel gag!) un poussin d’avril?

 

 

 

 

 

13/10/2014

Les secrets des hippopodames roses

Niki de Saint-Phalle n'aurait jamais dû créer le jardin des Tarots, en Toscane, en 1978. Dès ce moment, son œuvre a basculé dans le coloré et le décoratif. Enfin non, elle n'a évidemment basculé nulle part. C'est notre regard qui s'est soudain accroché à ces séries de Nanas, ces hippopodames joyeuses qui gambadent en maillots de bain à rayures. En découvrant l'entier de l'œuvre de l'artiste, l'autre week-end au Grand Palais à Paris (jusqu'au 2 février, courez-y, volez-y, bousculez-vous y!), je m'en suis soudain voulue d'aimer la fontaine derrière Beaubourg, la baigneuse sautillante avec des cœurs sur les fesses près du pont de l'Alma, l'ange dodu suspendu dans le hall de la gare de Zurich. Comme tout le monde, je me suis arrêtée au joli. Pardon, Madame de Saint-Phalle, d'avoir zappé le reste. Et ne dites jamais à personne que j'ai, un jour, fait des études d'Histoire de l'art…

Bien sûr, je connaissais l’engagement féministe de NDSP (son petit nom pour les initiés). Je savais qu'elle était une sacrée nana, elle aussi, avec ses tenues extravagantes et ses poses maniérées. Mais je ne m'étais pas préparée à plonger, au fil de l’expo, dans un tel océan de violence: gamine molestée, femme en colère, esprit torturé. Ses statues monumentales sur la maternité et l'accouchement, collages de bric-à-brac peinturluré, font carrément mal à voir. Tout juste si les mères dans le public ne filent pas vers les toilettes, jambes entrelacées, ramenées soudain vers ces moments où leur corps s'est déchiré. Et il ne faut pas manquer les peintures au fusil, quand Niki montait des statues de baudruches remplies de pigments, qu'elle faisait exploser en leur tirant dessus, pour libérer la couleur en longues saignées de haine. Je suis restée scotchée devant son regard de tueuse, sa pulsion rageuse. Niki de St-Phalle a cru qu’elle pourrait contribuer à un monde différent et elle a essayé de l'arracher de la glaise à mains nues. Mais au final, elle a basté. Elle s'est mise à faire des Nanas girondes et fières d'elles, que le public s'est dépêché d'aduler, afin d'oublier au plus vite les hurlements de souffrance qui ont précédé. Les sculptures monumentales en joyeuses couleurs sont plus rassurantes que les monstres endoloris. On peut les installer dans un jardin public et ils ne font peur ni aux pigeons, ni aux bambins.

Dans la boutique à souvenirs du musée, il y avait des tasses à café, décorées des jolies Nanas aux teintes guimauve. Je me demande si j'étais la seule visiteuse à avoir eu très envie de les fracasser au sol. Mais à côté du panache de NDSP, le geste aurait fait bien petit bras…

 

06/10/2014

L’ironie du caméléon

C'est une image simple et puissante, de cette étoffe dont sont taillés les mythes: la manifestation pro démocratique de Hongkong, vue du ciel. On y voit un patchwork de parapluies, dont on sait qu'ils protègent - contre la pluie, le soleil, les gaz lacrymogènes, les laideurs du monde - des nuées de jeunes qui croient en un avenir autre que la dictature de Pékin. Beaucoup de parapluies sont noirs, marqués de slogans en caractères chinois: «ne tirez pas», «démocratie!» «soyez réalistes, demandez l'impossible». D'autres sont fleuris et fragiles, presque fripés et hésitants entre les baleines tendues. Tous sont là ensemble. Une image symbole, belle, graphique comme une œuvre d'art. Presque une photo de mode.

 

Pendant ce temps à Paris, la Fashion Week (comme disent les gens du milieu), accueille une autre manifestation tout aussi photogénique, qui suscite des Oh! et des Ah!. Pour le défilé Chanel, Karl Lagerfeld a reconstruit un boulevard haussmannien plus vrai que nature, nids de poules inclus, sous les verrières du Grand Palais. Dans des tenues de tweed dynamisées de couleurs psychédéliques, les mannequins miment une manif' neo féministe, avec porte-voix en cuir matelassé et bijoux sifflets en sautoir. «Je ne suis pas en soldes», «votez pour vous», «faites la mode, pas la guerre», «soyez différentes» ou «he for she» (dédicace spéciale à Emma Watson), clament les banderoles.

 

Drôle de semaine, que celle qui se termine, avec ces images spectaculaires qui s'entremêlent et se caméleonnent parmi. Il n'y a guère que les grévistes d'Air France à ne pas avoir trouvé de visuel fort pour faire passer leur cause… On peut évidemment s'indigner que la mode récupère ou parodie le politique - avec cet incroyable sens de l'à propos de Lagerfeld pour le commentaire social, lui qui porte décidément mieux ses 80 ans passés que Brigitte Bardot les siens. On peut s'offusquer du futile qui se mêle de grave. On peut refuser de tout mélanger. N'empêche que la mannequin Cara Delevingne brandissait le poing avec une jubilation authentique. Si les images d'elle qui circulent partout peuvent convaincre une seule gamine que le féminisme n'est pas passé de mode, moi je dis: bien joué, Karl.

 

De la même manière, si les étudiants de Hongkong veulent créer un mouvement de solidarité mondial en diffusant des parapluies siglés d'inscriptions pacifistes en chinois, je suis prête à passer l'automne dessous. Et je ne serais sans doute pas la seule. Le beau et l’important, un sacré couple de caméléons…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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