27/10/2014 10:28 | Lien permanent | Commentaires (0)

Les grimaces de l’ego

Un grand palace au cœur de Paris, le Mandarin Oriental, a trouvé une idée créative pour attirer le touriste cet automne: une offre propose la nuitée, assortie de l’usage, durant trois heures, d’une Mercedes Classe E avec chauffeur pour aller faire le tour des monuments de la ville. Le but de l’expédition: réaliser le maximum de selfies parisiens en un minimum de temps et les poster sur les réseaux sociaux. Faut-il préciser que la voiture est équipée du wi-fi, ce qui permet de traverser la ville le nez collé sur son écran, entre deux lieux propices?

L’affaire me fait penser à ces tours d’Europe en bus des Japonais d’il y a quelque temps, qui, pour la Suisse, impliquaient un arrêt devant le jet d’eau de Genève et un autre devant le pont de bois de Lucerne . Et zou, bye-bye la Suisse. A l’époque, les photos requéraient l’index d’une personne extérieure à la prise de vue, mais on se collait déjà à un paysage pour prouver qu’on s’y était bel et bien rendu – fût-ce fugitivement. Une innovation s’est toutefois glissée dans ce jeu de memory mondial: avant, on souriait en affichant un air de bonheur surpris; aujourd’hui, on fait, derrière son bras tendu, une grimace vaguement en rapport avec l’arrière-fond. Ainsi plisse-t-on sa bouche en canard devant les bassins du jardin des Tuileries et on lève les yeux au ciel, en contre-plongée sous la tour Eiffel. Heureusement que plus personne ne fait d’albums…

L’autre jour au Louvre, je me suis carrément demandé si une sorte de concours mondial de selfies n’était pas en cours. Dans l’habituelle cohue devant la Joconde, les visiteurs tournaient le dos à la peinture et affichaient un demi-sourire mystérieux devant l’écran de leur téléphone. J’ai traîné un peu, pour voir s’ils allaient faire volte-face avant de partir. Beaucoup l’ont fait, mais d’autres ont sans doute décidé d’examiner l’œuvre sur leur écran, une fois rentrés. Devant la Vénus de Milo, l’exercice s’avérait un peu plus compliqué: c’est difficile de mimer deux bras cassés. Du coup, beaucoup prenaient des airs inspirés, un doigt sur le menton – du genre «je prépare une thèse sur l’époque hellénistique». Tout à la fascination de ce petit théâtre des grands egos devant devant grandes œuvres, j’ai moi aussi un peu bâclé l’approfondissement pictural. Mais, osé-je l’avouer?, je me suis bien amusée… et j’ai regardé les tableaux un peu différemment. De manière plus détendue. C’est sans doute pour cela que les musées, dont la National Gallery de Londres tout récemment, installent le wi-fi et autorisent la photo sans flash. Chiche que beaucoup de curieux ne seraient jamais venus là sans l’attrait d’un autoportrait avec chef-d’oeuvre. Qui sait? Peut-être y trouveront-ils davantage d’émotion qu’ils ne sont venus y chercher.

Les commentaires sont fermés.