13/10/2014 16:58 | Lien permanent | Commentaires (0)

Les secrets des hippopodames roses

Niki de Saint-Phalle n'aurait jamais dû créer le jardin des Tarots, en Toscane, en 1978. Dès ce moment, son œuvre a basculé dans le coloré et le décoratif. Enfin non, elle n'a évidemment basculé nulle part. C'est notre regard qui s'est soudain accroché à ces séries de Nanas, ces hippopodames joyeuses qui gambadent en maillots de bain à rayures. En découvrant l'entier de l'œuvre de l'artiste, l'autre week-end au Grand Palais à Paris (jusqu'au 2 février, courez-y, volez-y, bousculez-vous y!), je m'en suis soudain voulue d'aimer la fontaine derrière Beaubourg, la baigneuse sautillante avec des cœurs sur les fesses près du pont de l'Alma, l'ange dodu suspendu dans le hall de la gare de Zurich. Comme tout le monde, je me suis arrêtée au joli. Pardon, Madame de Saint-Phalle, d'avoir zappé le reste. Et ne dites jamais à personne que j'ai, un jour, fait des études d'Histoire de l'art…

Bien sûr, je connaissais l’engagement féministe de NDSP (son petit nom pour les initiés). Je savais qu'elle était une sacrée nana, elle aussi, avec ses tenues extravagantes et ses poses maniérées. Mais je ne m'étais pas préparée à plonger, au fil de l’expo, dans un tel océan de violence: gamine molestée, femme en colère, esprit torturé. Ses statues monumentales sur la maternité et l'accouchement, collages de bric-à-brac peinturluré, font carrément mal à voir. Tout juste si les mères dans le public ne filent pas vers les toilettes, jambes entrelacées, ramenées soudain vers ces moments où leur corps s'est déchiré. Et il ne faut pas manquer les peintures au fusil, quand Niki montait des statues de baudruches remplies de pigments, qu'elle faisait exploser en leur tirant dessus, pour libérer la couleur en longues saignées de haine. Je suis restée scotchée devant son regard de tueuse, sa pulsion rageuse. Niki de St-Phalle a cru qu’elle pourrait contribuer à un monde différent et elle a essayé de l'arracher de la glaise à mains nues. Mais au final, elle a basté. Elle s'est mise à faire des Nanas girondes et fières d'elles, que le public s'est dépêché d'aduler, afin d'oublier au plus vite les hurlements de souffrance qui ont précédé. Les sculptures monumentales en joyeuses couleurs sont plus rassurantes que les monstres endoloris. On peut les installer dans un jardin public et ils ne font peur ni aux pigeons, ni aux bambins.

Dans la boutique à souvenirs du musée, il y avait des tasses à café, décorées des jolies Nanas aux teintes guimauve. Je me demande si j'étais la seule visiteuse à avoir eu très envie de les fracasser au sol. Mais à côté du panache de NDSP, le geste aurait fait bien petit bras…

 

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