06/10/2014 11:24 | Lien permanent | Commentaires (0)

L’ironie du caméléon

C'est une image simple et puissante, de cette étoffe dont sont taillés les mythes: la manifestation pro démocratique de Hongkong, vue du ciel. On y voit un patchwork de parapluies, dont on sait qu'ils protègent - contre la pluie, le soleil, les gaz lacrymogènes, les laideurs du monde - des nuées de jeunes qui croient en un avenir autre que la dictature de Pékin. Beaucoup de parapluies sont noirs, marqués de slogans en caractères chinois: «ne tirez pas», «démocratie!» «soyez réalistes, demandez l'impossible». D'autres sont fleuris et fragiles, presque fripés et hésitants entre les baleines tendues. Tous sont là ensemble. Une image symbole, belle, graphique comme une œuvre d'art. Presque une photo de mode.

 

Pendant ce temps à Paris, la Fashion Week (comme disent les gens du milieu), accueille une autre manifestation tout aussi photogénique, qui suscite des Oh! et des Ah!. Pour le défilé Chanel, Karl Lagerfeld a reconstruit un boulevard haussmannien plus vrai que nature, nids de poules inclus, sous les verrières du Grand Palais. Dans des tenues de tweed dynamisées de couleurs psychédéliques, les mannequins miment une manif' neo féministe, avec porte-voix en cuir matelassé et bijoux sifflets en sautoir. «Je ne suis pas en soldes», «votez pour vous», «faites la mode, pas la guerre», «soyez différentes» ou «he for she» (dédicace spéciale à Emma Watson), clament les banderoles.

 

Drôle de semaine, que celle qui se termine, avec ces images spectaculaires qui s'entremêlent et se caméleonnent parmi. Il n'y a guère que les grévistes d'Air France à ne pas avoir trouvé de visuel fort pour faire passer leur cause… On peut évidemment s'indigner que la mode récupère ou parodie le politique - avec cet incroyable sens de l'à propos de Lagerfeld pour le commentaire social, lui qui porte décidément mieux ses 80 ans passés que Brigitte Bardot les siens. On peut s'offusquer du futile qui se mêle de grave. On peut refuser de tout mélanger. N'empêche que la mannequin Cara Delevingne brandissait le poing avec une jubilation authentique. Si les images d'elle qui circulent partout peuvent convaincre une seule gamine que le féminisme n'est pas passé de mode, moi je dis: bien joué, Karl.

 

De la même manière, si les étudiants de Hongkong veulent créer un mouvement de solidarité mondial en diffusant des parapluies siglés d'inscriptions pacifistes en chinois, je suis prête à passer l'automne dessous. Et je ne serais sans doute pas la seule. Le beau et l’important, un sacré couple de caméléons…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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