27/09/2014

La crème des cougars

Depuis quelques années, j’ai l’insigne honneur (et la joie non dissimulée) de faire partie du jury du Prix de beauté organisé par le magazine alémanique Annabelle. Du coup, ma boîte aux lettres déborde de colis parfumés. Mes copines s’en réjouissent comme moi, car je distribue à tout va des pots de magie à peine entamés après mes évaluations – je ne dispose hélas pas de suffisamment de surface de visage pour absorber seule l’abondante production annuelle de l’industrie cosmétique. Qui veut un souffle de beauté, un nuage de caresse, une esquisse de bonheur doux?

 

Cette saison, il m’incombe – j’attribue cela à un pur hasard du tirage au sort, tsss! – de tester les produits anti-âge. Je nage donc avec volupté dans les «essences détoxifiantes», les «libérateurs de jeunesse» et autres «crèmes cellulaires radiance». Or voilà que, dans cette litanie apaisante et incantatoire, je tombe sur un soin «Cougar skin». Allons bon: voilà une crème qui s’est échappée du zoo… Ok, Ok, j’ironise: il ne s’agit pas de pommader les museaux velus des vrais pumas, mais de donner l’illusion aux dames en voie de flétrissement qu’elles peuvent encore (enfin?) aimanter le jeune homme. Un rien de phytostéroïdes, de vederine, d’actée noire et de chromabright (non, pas de bave de crapaud!) sur nos joues, Mesdames, et voilà que les écoliers vont se précipiter pour nous les dévorer de baisers passionnés, à peine la cloche de la récré aura sonné… «Grrrr», rugit la féline en s’en remettant une couche.

 

Hum. La marque qui s’aventure dans ce nouveau concept marketing s’appelle Rodial et elle est basée à Londres. J’en déduis qu’il s’agit d’humour anglais. D’ailleurs une autre ligne de la marque s’appelle Dragon Blood, sang-de-dragon, ce qui colle assez bien aux vertus ésotériques du genre… Mais retour aux fauves: je me demande bien qui cette perspective de cougaritude est censée convaincre. Corollaire: à laquelle de mes copines vais-je bien pouvoir filer ce pot-là, sans qu’elle ne le prenne pour un message caché («Zut, elle m’a vu en trottinette avec Kevin»), ni son mari pour un avertissement…? Je sais, je vais offrir l’élixir magique à ma grand-maman: avec un peu de pot, elle ne parle pas assez d’anglais pour se poser des questions… Sérieusement: si vraiment je voulais m’offrir des vertiges avec un jeunot, vous croyez que je laisserais traîner des produits estampillés «Cougar» dans ma salle de bains?

 

23/09/2014

Des pattes à tous les étages

L'inconvénient de la fin de l'été (outre que c'est la fin de l'été...) réside dans plusieurs changements irritants. Il n'y a plus de pruneaux autres que mous, les hortensias virent à une nuance gris cimetière et il fait nuit à 8 heures – il faut courir vite en jogging, pour ne pas se faire rattraper par les ténèbres. Mais surtout, il y a encombrement à la maison, avec une foules de nouveaux locataires: revoilà les araignées, tapies dans l'humidité d'une serviette de bain, planquées sous l'évier. Je sais, je sais: rien de grave dans cette invasion, même les poilues piquent rarement sous nos latitudes, ce sera toujours autant de moustiques boulottés et tout ce genre de choses.

 

Il paraît qu'il faut compter 1500 araignées dans une maison saine. La mienne doit donc l'être tout particulièrement. J'aimerais pouvoir rouler les mécaniques et décréter que je m'en fiche, que ces bestioles-là, pas de souci, j'en fais mon affaire! La réalité est hélas différente. Le meilleur niveau de performance que je parviens à assurer consiste à emprisonner l'intruse sous un bocal renversé et attendre qu'un des mâle de la maison rentre. Et quand la bestiole étale ses huit pattes en étoile sur un mur, sale histoire, je suis bonne à aller vaquer dans une autre pièce. S'il est des domaines où j'ai appris à empiéter sur les territoires masculins (déboucher les bouteilles de vins, remuer la fondue, prendre la parole en réunion), il en restent quelques-uns lamentablement hors-portée: changer les pneus de la voiture, remplacer les fusibles... et éradiquer les araignées. Le pire, c'est qu'il ne s'agit même pas franchement de peur ou d'incompétence: juste une sorte de blocage atavique, de réflexe de nana-itude, le même qui me ferait grimper en couinant sur un tabouret si une souris venait à traverser la cuisine.

 

Cela dit, je viens de tomber sur une étude qui n'incite pas à se soigner. Une professeur Lowe de l'université de Sidney a analysé les conditions physiques de 220 nephila plumipes (de gros machins cuivrés qui tissent des toiles) en fonction de leur habitat. Sa conclusion est sans appel: plus les araignées vivent dans le béton stérile, plus elles grossissent et plus leurs organes reproducteurs gagnent en vigueur. En fait, il semble que le milieu urbain - son chauffage, son confort, ses bougies parfumées - convienne tout particulièrement à ces chochottes d'araignées, qui trouvent tout de même un peu rude la vie rurale.

 

Alors moi je dis: citadines dans l'âme, mes sœurs, on a bien raison d'écouter nos impulsions viscérales. Ce sont des monstres mutants que nous sommes en train d'élever à la maison. Où est la bonbonne d'insecticide?

 

 

 

12/09/2014

Sous les jupettes des chevrettes

 

Maintenant qu’il fait (enfin! à peu près!) beau, il est temps, comme il se doit en Suisse, de s’en aller arpenter les sentiers d’altitude. Cap sur la rocaille! Il n’est pas rare de croiser là-haut quelques bouquetins photogéniques, qui agrémentent la sortie. Mais cette année, le nez dans les nuages, les yeux prêts pour l’éblouissement, je suis restée en arrêt devant une autre créature alpestre que je n’avais pas croisée auparavant: la chevrette en jupette. De surprise, j’en ai lâché ma feuille de trèfle au coin des lèvres. Puis j’ai dû m’y faire: il en gambadait sur tous les sentiers… Chevrette est donc mon petit nom affectueux pour toutes ces baroudeuses à longues jambes qui font un seul pas pendant que le randonneur moyen en fait trois. Elles sont belles, modernes, saines et bronzées, portent des sacs énormes et motivent parfois tout un groupe de touristes qui les suivent en haletant. Eh bien, cette année, les chevrettes portent des jupettes. Un peu comme jadis les joueuses de tennis, mais de couleur kaki. Curieuse, j’ai lorgné par en dessous, quand j’en ai vu une escalader un pic, pour découvrir comment elle gérait l’affaire si courte. Au temps pour moi: c’était évidemment une jupette à astuce, avec short intégré.

C’est là qu’un profond vide féministe me saisit. C’est quoi ce gag rétrograde? Depuis les années soixante, les sportives ont imposé leurs cuisses libres et le port du short, au nom de la performance et du confort. Et il faudrait maintenant se couvrir à nouveau la fourche d’un pan de tissu pudique? Comme si un vêtement à jambes, avec les plis en moustache qu’il lui arrive de dessiner, était soudain trop suggestif pour le montagnard. Alors on colle une jupette hypocrite par-dessus, pour qu’elle puisse se soulever en volutes oh si féminines… ça porte même un nom: le skort. Berk.

J’aurais aimé voir, dans ces nouvelles tenues (tissu techno tout de même, séchage ultrarapide et traitement anti-insectes), un hommage tendre à ces aventurières du XIXsiècle, qui escaladaient les alpes en robes longues et bottines. Mais je crains que les skorts n’aient nulle mémoire du passé. J’espère qu’ils ne sont pas promis non plus à un trop long avenir.

08/09/2014

Bébé, c’est mieux

Un ami entrepreneur poste sur Facebook une photo de lui adolescent. Il porte toujours beau, aujourd'hui, avec un teint hâlé et des yeux clairs aux prunelles espiègles. Mais évidemment, sur les photos de jadis, clope au bec comme le faisaient les rebelles d'alors, on sent cette désinvolture de la jeunesse qu'aucune crème antirides ne parvient à préserver. Une autre amie, artiste avec un joyeux passé mondain, exhume des photos de sa période fastueuse, quand elle signait des autographes en robe à paillettes, le front lisse et le cheveu pas encore coloré. Et en ces temps de rentrée scolaire, on ne compte plus les images jaunies, sur les réseaux sociaux, qui mettent en scènes des écolières à couettes ou des timides gamins en culottes courtes, un sac carré en peau de vache sur le dos. Souvenirs…

Qu'avons-nous donc à nous attendrir autant sur des années qui ont filé? Tout comme le mignon éléphanteau attire les foules émues au zoo, le petit de l’humain est lui–aussi plus attendrissant que l’adulte. On fond devant le presque bébé,  le pas tout à fait terminé, devant cette pâte malléable qui promet tous les possibles. Sommes-nous devenus celui que le gamin sur la photo voulait être?

Je regarde ces anciens jeunes sur Facebook avec passablement de tendresse. Je n’ai pas effeuillé mes albums, mais j’ai moi–aussi toujours en tête cette gamine en noir et blanc que j’ai été, en collants toujours raccommodés aux genoux parce que je les trouais plus vite que ma maman ne parvenait à les remplacer. Hé! Ce n’est pas parce que je ne lui ressemble plus qu’elle s’est évaporée…   Au fond, ces portraits ne sont pas plus mensongers que les selfies d'aujourd'hui. Est-on davantage celui que l'on regarde dans le miroir de la salle de bain ou celui qui souffle, sur une photo orangée des seventie’s, les bougies d'un lointain anniversaire? Le moment présent, comme ceux d'avant, aura déjà filé le temps quel l'on ait essayé de le capturer.

Quand je regarde les gens que j'aime depuis longtemps, je vois en surimpression, comme en morphing effectif, les cheveux bouclés de leur jeunesse et leurs crânes moins luxuriants d’aujourd’hui. Je les vois en profondeur historique, en affaires de cœur superposées. Et franchement, je ne suis pas certaine que je les trouverais aussi beaux que si je ne les avais pas connus jadis. Alors allons–y... Publions, montrons, évoquons à tout va nos photos souvenirs. Peut-être que cela nous aidera à retrouver, un peu – parfois – non seulement nos joues rondes, mais aussi nos rêves d'enfants. On sort jouer au cerf-volant?

 

 

 

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