30/08/2014

La vie en bleu

Normalement, en cette saison, il convient de monter en altitude et d’y crapahuter à quatre pattes. C’est pile le moment où mûrissent les myrtilles et il s’agirait d’aller les traquer une à une, minuscules et évasives comme des colonies de fourmis qui fileraient devant la main tendue. Sacré boulot, les myrtilles! Pour ramasser de quoi couvrir une pâte à tarte, il faut manier ses doigts en pincettes jusqu’à la crampe au poignet et gare aux hanches qui renâclent dans l’élégante position du tapir, toutes fesses pointées au ciel (tiens, on n’a pas exercé cette variante, au cours de yoga). N’empêche: mes albums de photos contiennent de ces images de fin d’été, quand le bonheur colore les dents en bleu. C’est tout juste si on n’entend pas, en off, les voix des mamans inquiètes répétant de génération en génération: «Attention à ne pas confondre avec la belladone! Montrez-moi ce que vous cueillez avant de le mettre en bouche!»

 

Sauf que cette année, l’appel des sous-bois peine un peu à se faire entendre. Devant mon bol de myrtilles du petit-déjeuner, je ne vois tout à coup plus trop pourquoi il faudrait partir à l’assaut des cimes. Je viens de m’envoyer pratiquement une barquette entière (et de provenance locale, s’il vous plaît!) de somptueuses billes bleu nuit, avec ce rien de pruine qui donne l’illusion du brouillard dans les ténèbres. Et il a suffi de tendre la main au supermarché. Je ne sais pas trop ce qui se passe cette année, mais le microclimat du rayon fuit frais a l’air de convenir particulièrement à la myrtille: elle y pousse en abondance depuis mai. On me dit que les agriculteurs suisses se sont convertis à la belle bleue, avec 80 hectares cultivés contre à peine la moitié il y a cinq ans, poussés par des consommateurs avides d’antioxydants bons à manger. Du coup, les variétés américaines se sont imposées, avec des baies maousses – la bluecrop fait 1,7 g par fruit, quand même! – et des récoltes échelonnées jusqu’à début octobre. Le tout sur des buissons de deux mètres de haut, qui n’obligent personne à se casser le dos. Et quand on a gobé tous les fruits suisses, les polonais et les marocains arrivent en renfort.

 

A ce stade, le bon ton pousserait à se lamenter. A pleurer le bon vieux temps et tous ces rituels, ces saveurs qui fichent le camp. Je ne vais pas entonner cette complainte nostalgique. Les belles plantes à l’américaine sont à la fois girondes et exquises et – l’avez-vous remarqué? – leur jus clairet ne salit même pas les doigts. Il est des jours où j’éprouve une grande tendresse pour la culture industrielle.

 

ps. merci à André Ançay, spécialiste des baies à la station de recherche Changins-Wädenswil pour ses infos. Top!

 

22/08/2014

Quel téton?

S’il vous a été donné – entre deux orages, entre deux nuages – de passer quelques instants au bleu, peut-être avez-vous remarqué un détail étrange: la rigidité des soutien-gorge de bain. Et ne me dites pas que je suis la seule à parfois laisser errer mon regard dans cette direction-là! Cet été donc, au bord de l’eau, piscine, plage ou pédalo, les naïades portent toutes le même haut: deux bonnets haut perchés, bien épais, bien ronds, qui ressemblent à des moitiés de melons. Le genre de pièce vestimentaire qui vous colle des emplâtres humides sur la poitrine, des heures après la sortie des flots.

J’ai vérifié l’affaire dans les rayons de mode balnéaire et je peux témoigner que pour dénicher deux triangles de tissu fin, il faut vraiment y mettre du sien. Le haut de maillot contemporain se porte en béton armé – ou presque. La vendeuse confirme d’un plissement de nez résigné. Elle explique que ben oui, que voulez-vous, les femmes veulent éviter le risque qu’un mamelon pointe, éveillé par la fraîcheur du bain. Allons donc: et c’est grave, docteur?

 

Nous voilà donc en train de nous inventer de nouvelles zones de pudeur. Je me souviens des mamans de mes copines (la mienne n’appartenait pas à cette mouvance-là de la libération), jadis, qui avaient banni le soutien-gorge de leur quotidien. Sous leur pullover, on devinait des chairs mouvantes et vivantes, turbulentes comme deux chatons au printemps. Le téton? Il pointait vers le haut, narquois, en signe de défi face aux bien-pensants. Adolescentes, nous ne trouvions pas l’effet follement esthétique, mais disons que la bravade avait du panache. Aujourd’hui, peu de décennies plus tard, non seulement la papille a disparu, mais c’est le sein tout entier que l’on escamote. Difficile en effet de se souvenir, en regardant les bustes féminins, que chaque poitrine a son identité propre, sa forme, sa manière de bouger, ses envies de respirer. En poires, en pommes, en framboises ou en courgettes dodues, les seins se planquent derrière la même coque formatée. Dans cette armure pré-moulée, chacune pose, coule ou compresse ses attributs – c’est selon. Et au final, tout un paysage humain d’identiques collines douces et rondes, sans aspérité, sans âme et sans surprise.

 

Heureusement, il reste le bas. Les culottes de bain n’ont pas toutes été remplacées par des gaines et l’on voit le tissu se plisser, se glisser, entre des rondeurs débordantes. Les mains tiraillent, disciplinent le maillot et c’est plutôt rassurant de voir des baigneuses qui n’ont pas l’air en plastique. Laissez-moi deviner: voilà qui ne va pas durer.

 

 

 

05/08/2014

souvenirs de vacances

Bottes en lézard Alors, un petit sac à main en croco, mmh? Ou un cendrier en ivoire pour déposer sa e-clope? Des bottes en lézard? Ah non, mieux: un de ces alcools forts à la chinoise, où goge une tête de cobra, censée garantir vigueur et longue vie au courageux qui avale la mixture. Il semble que les vacances donnent de plus en plus d'idées aux voyageurs, qui ramènent des souvenirs invraisemblables de leurs explorations autour du monde: plus de 1023 saisies de vestiges d'animaux ou plantes protégés en 2013 aux douanes suisses, soit une augmentation de 10% par rapport à l'année d'avant. A croire que l'on s'amuse à réinventer chez soi ces cabinets de curiosités un peu morbides qui intriguaient les savants de la Renaissance: "Regardez ma fiole de sang de dragon! beurk…". Au point que les douaniers se sont attaché, pour une période de test jusqu'à la fin de l'année, les services de trois truffes de compétition: les bergers allemands et belge Gonzo, Winner et Unique ont été spécialement dressés pour repérer plus de trente odeurs différentes de bestioles séchées ou transformées en bibelots. Gare aux valises… Je vois bien le genre de situation: le cadeau d'un nouvel ami fait sur place, l'envie de ramener un truc étrange à montrer aux copains, l'occasion d'un top en plume à une fraction du prix des marques de luxe… Pour avoir passablement voyagé en Asie, je dois avouer que bien de drôles de machins sont passés entre mes mains. Par exemple une tortue empaillée à l'odeur macabre (je comprends que les chiens la repèrent!) qu'il a fallu faire semblant d'emballer pour ne pas heurter le partenaire commercial qui voulait à tout prix que nous exposions ce souvenir de lui sur notre commode en Suisse. Et je ne parle même pas du pendentif en ivoire cérémonieusement attaché à mon cou à l'aéroport, 5 minutes avant le check in… Zut, faut-il le virer discrètement dans la première poubelle venue? J’appellerais cela de la contrebande par mégarde… Pas bien - mais la vie n’est pas toujours bien. Ce qui me fascine davantage, c'est que le nombre de cas augmente, ce qui est difficile à expliquer par des étourderies. Alors d’où sortent ces fourrures rares et ces bijoux en os? Comme si notre besoin de bestialité augmentait au fur et à mesure que nous renonçons à la viande au profit des petites graines. D'un côté, on élabore un droit pour les animaux, de l'autre on ramène des dépouilles bizarres et on se drape de cuirs exotiques. Une manière d'exorcisme? De maraboutage pour renouer avec des aspirations primales? Une pulsion sauvage pour ébranler nos manières policées? Je nous laisse y réfléchir durant les pérégrinations estivales et vous donne rendez-vous en août, après la pause. Belles vacances à vous et bons baisers aux serpents rares et autres sacs à main potentiels que vous croiserez. Moi je pars à la montagne et en Angleterre: aucun risque de tentation.

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