28/06/2014

Bottes en lézard

 

Alors, un petit sac à main en croco, mmh? Ou un cendrier en ivoire pour déposer sa e-clope? Des bottes en lézard? Ah non, mieux: un de ces alcools forts à la chinoise, où goge une tête de cobra, censée garantir vigueur et longue vie au courageux qui avale la mixture. Il semble que les vacances donnent de plus en plus d'idées aux voyageurs, qui ramènent des souvenirs invraisemblables de leurs explorations autour du monde: plus de 1023 saisies de vestiges d'animaux ou plantes protégés en 2013 aux douanes suisses, soit une augmentation de 10% par rapport à l'année d'avant. A croire que l'on s'amuse à réinventer chez soi ces cabinets de curiosités un peu morbides qui intriguaient les savants de la Renaissance: "Regardez ma fiole de sang de dragon! beurk…". Au point que les douaniers se sont attaché, pour une période de test jusqu'à la fin de l'année, les services de trois truffes de compétition: les bergers allemands et belge Gonzo, Winner et Unique ont été spécialement dressés pour repérer plus de trente odeurs différentes de bestioles séchées ou transformées en bibelots. Gare aux valises…

Je vois bien le genre de situation: le cadeau d'un nouvel ami fait sur place, l'envie de ramener un truc étrange à montrer aux copains, l'occasion d'un top en plume à une fraction du prix des marques de luxe… Pour avoir passablement voyagé en Asie, je dois avouer que bien de drôles de machins m'ont passé entre les mains. Par exemple une tortue empaillée à l'odeur macabre (je comprends que les chiens la repèrent!) qu'il a fallu faire semblant d'emballer pour ne pas heurter le partenaire commercial qui voulait à tout prix que nous exposions ce souvenir de lui sur notre commode en Suisse. Et je ne parle même pas du pendentif en ivoire cérémonieusement attaché à mon cou à l'aéroport, 5 minutes avant le check in… Zut, faut-il le virer discrètement dans la première poubelle venue?

J’appellerais cela la contrebande par mégarde… Pas bien - mais la vie n’est pas toujours bien. Ce qui me fascine davantage, c'est que le nombre de cas augmente, ce qui est difficile à expliquer par des étourderies. Alors d’où sortent ces fourrures rares et ces bijoux en os? Comme si notre besoin de bestialité augmentait au fur et à mesure que nous renonçons à la viande au profit des petites graines. D'un côté, on élabore un droit pour les animaux, de l'autre on ramène des dépouilles bizarres et on se drape de cuirs exotiques. Une manière d'exorcisme? De maraboutage pour renouer avec des aspirations primales? Une pulsion sauvage pour ébranler nos manières policées?

Je nous laisse y réfléchir durant les pérégrinations estivales et vous donne rendez-vous en août, après la pause. Belles vacances à vous et bons baisers aux serpents rares et autres sacs à main potentiels que vous croiserez. Moi je pars à la montagne et en Angleterre: aucun risque de tentation.

 

19/06/2014

Poo poo si doux

Devinette: ça ressemble à une pelote de laine avec un museau et ça vit dans la poche d’une star. Qu’est-ce que c’est? Bingo, un chien évidemment. Mais pas n’importe lequel. Le It-Dog du moment, comme on dit sur les tapis rouges, est un maltipoo. Malti, comme bichon maltais et poo comme poodle, soit caniche en anglais. Celui de Lady Gaga est couleur crème, celui de Miley Cyrus s’appelle Sophie et a longtemps tweeté assidûment, celui de Rihanna (Oliver) apparaît sur Instagram avec ses drôles de bouclettes rousses, une teinte que les spécialistes désignent par l’appellation abricot. Et non, un maltipoo n’est ni un jouet en plastique ni un avatar dessiné par un génie de la 3D. C’est un vrai chien qui peut même aboyer s’il en a envie et qu’il faut nourrir avec des croquettes. Mais à le regarder, (en photo – je n’ai hélas pas de célébrité dans mon voisinage immédiat) on peut légitimement se demander s’il n’est pas en toc… Trop parfait pour être crédible. Pensez donc: mignon comme un éternel bébé, assez petit pour rentrer dans le sac à main, doux comme une crème antirides, joyeux comme une pilule de Prozac et – cerise sur le museau – il ne perd pas ses poils. Ouf, on a eu peur pour les jeans noirs de nos amies sur papier glacé.

Le truc avec le maltipoo, c’est qu’il s’agit d’un chien sur mesure. Pas une vraie race, mais ce que l’on appelle un hybride. Vous prenez deux races plutôt pratiques pour la vie en appartement, vous les croisez et vous avez du super-extra-top pratique. Et version modèle réduit, en plus, puisque le croisement marche aussi avec les caniches nains. Elle n’est pas belle, la vie? Les Américains ont trouvé un mot idéal pour cette nouveauté : le «designer dog ». D’une part parce qu’il est taillé pour nos lubies, d’autre part parce qu’il n’y a guère que le monde merveilleux du glam&chic pour sortir avec des chiens en accessoires. Vous le faites aussi en bleu, pour l’été ?

A force de feuilleter les revues, je me prends moi aussi à avoir envie de faire des caprices. J’aimerais des hybrides rien qu’à moi : un aspirateur qui lave aussi les vitres ? Une cafetière qui mitonne aussi le minestrone ? Un poisson rouge qui chante comme un canari ? Pffff, pourquoi est-ce que je ne peux jamais avoir ce que je veux… ?

14/06/2014

L’été, d’un arbre à l’autre

Ce n’est pas facile, d’embrasser un arbre. Depuis une petite décennie que l’on entend parler partout des bienfaits rassérénant de la rencontre tactile entre le corps humain et l’âme sylvestre, j’y ai regardé de près, en me promenant en forêt. La plupart des feuillus sont maigrichons: en prendre un dans les bras revient à enlacer un spaghetti. Moi, ça ne me réconforte pas de sentir mes bras tout vides. Quant aux conifères, je préfère garder mes distances: pas questions d’aller me frotter aux aiguilles. Il y a, dans ma vie, déjà deux joues masculines qui font papier de verre au petit matin, inutile d’en rajouter. Tout au plus ce saule, près de la maison, invite au contact: tordu, friable et moussu, passablement rongé par dedans, on a envie d’aller le serrer fort – davantage pour le consoler que pour aller puiser de l’énergie dans ses vieilles branches. Bref, je cherche toujours le beau chêne puissant, planté seul au milieu d’une clairière, sans une ortie à l’horizon, qui serait prêt à m’offrir son étreinte aux senteurs chyprées, la caresse virile de son écorce burinée. En attendant, j’essaie de trouver ailleurs (dans la crème au chocolat?) de quoi apaiser mes états d’âme quand le besoin d’en fait sentir.

Et voilà que je lis, l’autre jour, le compte-rendu d’une étude de zoologie de l’Université de Melbourne. Il y est aussi question de contact étroit avec des arbres, mais dans une conception plus pragmatique. On apprend ainsi que si le koala se plaît tant sur sa branche, allongé de tout son long comme un empereur romain après le repas, c’est qu’il y cherche la fraîcheur du bois par jour de canicule. Les acacias noirs, surtout, sont de véritables réfrigérateurs naturels, affichant 6,7 degrés de moins que l’air à leur racine et 5,1 degrés de moins à mi-hauteur. Le marsupial futé pompe donc cette fraîcheur de toute la longueur de son ventre (là où la fourrure est la moins dense) et s’imprègne de béatitude, les quatre pattes pendant de bonheur. Certains singes et les léopards auraient recours à la même stratégie.

J’éprouve beaucoup de tendresse pour la koala-attitude. Avec la température de la semaine dernière, je me dis qu’il y aurait des idées à piquer pour développer une nouvelle relation aux arbres, peut-être moins mystique, mais thermiquement intéressante et dotée d’un fort potentiel ludique. On arrête d’enlacer et on essaie de pendre. La seule idée de cette posture me remplit de joie, avec cette illusion de flotter, bras et jambes bringuebalants dans la tiédeur des sous-bois. Question pour les horticulteurs: serait-il possible de développer un cultivar à l’écorce très douce, avec une branche horizontale bien solide, à 1,50 m du sol? Avec un coussin de mousse intégré? Je vois un bel avenir pour cette néo-balançoire 100% écolo.

07/06/2014

Les mensonges du cœur

Qu’il s’agisse de cerises cœur-de-pigeon, de tomates cœur de bœuf ou même de tendres cœurs d’artichaut, l’évocation de l’organe de l’amour confère d’emblée des attraits troublants aux produits maraîchers. Un cœur comme un don. Une forme en lobes pulpeux et pointe mignonne, une teinte profonde comme le sang, une brillance de chair fraîche à peine arrachée à la terre… Comment un végétal aussi sentimemtal pourrait-il ne pas être bon?

Hé bien, il peut! Comme bien des ingénus en mal de soleil, j’ai rempli mon panier de courses, l’autre jour au supermarché, de belles tomates irrégulières, presque vivantes tant elles étaient peu calibrées, avec tous les signaux extérieurs des variétés anciennes et une belle étiquette à croix blanche comme garantie de qualité. J’avais l’impression de transporter les parfums de l’été jusque sur la table de la cuisine… J’ai vite déchanté. Sous le couteau déjà la peau paraissait drôlement coriace et je ne parle même pas des grosses cellules blanchâtres dessous. Il en a fallu du basilic dans la salade pour jeter quelque chose en pâture aux papilles.

Je ne comprends pas. Depuis près de vingt ans que les consommateurs râlent face aux tomates insipides, j’avais pourtant l’impression que l’on avait fait des progrès. A l’œil, sur les étals, on parvient souvent à distinguer les variétés qui ont été soignées, hybridées, bichonnées pour s’élever un cran au-dessus des autres sur l’échelle gustative.  Les petites tomates cocktail ne font pas honte dans les pâtes, les nouvelles venues, comme les toscanella en forme d’olive ou les marmandino toutes joufflue, se laissent croquer avec plaisir. Même cette drôle de boule khaki virant au noir, cette kumato que l’on pourrait poser sur une étagère tant elle fait déco design, propose des saveurs parfaitement compatibles avec les cubes de feta. Tant qu’à pousser  industriel, les nouvelles copines de nos assiettes ont appris à avoir aussi du goût et pas seulement de la gueule. Et voilà qu’avec la fausse cœur de bœuf, cette imposture de cannelée, on fait un pas en arrière dans l’évolution du bien-manger.

Quand une bête tomate ronde, une de celle que l’on dirait moulée en plastique rouge, s’avère insipide, on se dit qu’on l’a bien cherché: il aurait fallu attendre août et aller à la ferme pour mériter les saveurs. Ou alors cultiver ses propres graines d’antan sur le balcon. Tant pis pour les paresseux… Mais quand on salive à tort devant une belle charnue en forme de cœur, moi je dis que la supercherie relève de la trahison amoureuse.

 

All the posts