07/06/2014 17:25 | Lien permanent | Commentaires (0)

Les mensonges du cœur

Qu’il s’agisse de cerises cœur-de-pigeon, de tomates cœur de bœuf ou même de tendres cœurs d’artichaut, l’évocation de l’organe de l’amour confère d’emblée des attraits troublants aux produits maraîchers. Un cœur comme un don. Une forme en lobes pulpeux et pointe mignonne, une teinte profonde comme le sang, une brillance de chair fraîche à peine arrachée à la terre… Comment un végétal aussi sentimemtal pourrait-il ne pas être bon?

Hé bien, il peut! Comme bien des ingénus en mal de soleil, j’ai rempli mon panier de courses, l’autre jour au supermarché, de belles tomates irrégulières, presque vivantes tant elles étaient peu calibrées, avec tous les signaux extérieurs des variétés anciennes et une belle étiquette à croix blanche comme garantie de qualité. J’avais l’impression de transporter les parfums de l’été jusque sur la table de la cuisine… J’ai vite déchanté. Sous le couteau déjà la peau paraissait drôlement coriace et je ne parle même pas des grosses cellules blanchâtres dessous. Il en a fallu du basilic dans la salade pour jeter quelque chose en pâture aux papilles.

Je ne comprends pas. Depuis près de vingt ans que les consommateurs râlent face aux tomates insipides, j’avais pourtant l’impression que l’on avait fait des progrès. A l’œil, sur les étals, on parvient souvent à distinguer les variétés qui ont été soignées, hybridées, bichonnées pour s’élever un cran au-dessus des autres sur l’échelle gustative.  Les petites tomates cocktail ne font pas honte dans les pâtes, les nouvelles venues, comme les toscanella en forme d’olive ou les marmandino toutes joufflue, se laissent croquer avec plaisir. Même cette drôle de boule khaki virant au noir, cette kumato que l’on pourrait poser sur une étagère tant elle fait déco design, propose des saveurs parfaitement compatibles avec les cubes de feta. Tant qu’à pousser  industriel, les nouvelles copines de nos assiettes ont appris à avoir aussi du goût et pas seulement de la gueule. Et voilà qu’avec la fausse cœur de bœuf, cette imposture de cannelée, on fait un pas en arrière dans l’évolution du bien-manger.

Quand une bête tomate ronde, une de celle que l’on dirait moulée en plastique rouge, s’avère insipide, on se dit qu’on l’a bien cherché: il aurait fallu attendre août et aller à la ferme pour mériter les saveurs. Ou alors cultiver ses propres graines d’antan sur le balcon. Tant pis pour les paresseux… Mais quand on salive à tort devant une belle charnue en forme de cœur, moi je dis que la supercherie relève de la trahison amoureuse.

 

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