31/05/2014

Assis, debout, couché

Dans mes lubies transpiratoires, le dernier cours en date, repose sur des enchaînements rapides d’exercices de musculation, équilibre, cardio et souplesse. «Quinze appuis faciaux!» crie le coach - en anglais forcément, ça fait plus pro – pour que la salle l’entende par-dessus la musique. Et nous voilà tous ventres à terre. «On court sur place en levant haut les genoux! Quarante secondes, c’est parti!» et nous voilà ramassant nos muscles en compote, notre abdomen affalé et notre épuisement pour nous hisser à la verticale. Vous vous demandez qui sont les fous qui acceptent de se faire traiter ainsi? Moi aussi. N’empêche que je sens les vigoureux bienfaits de cette mise en forme, le lendemain, par la grâce de courbatures à des endroits anatomiques improbables. Alors je reviens de semaine en semaine. Tout comme mes toujours plus nombreux compagnons de sueur – à croire que le local est gonflable.

Bref, ce type d’approche fitness est paraît-il inspiré des camps d’entraînement de l’armée, mais il me fait plutôt penser aux stages de dressage pour chien. «Allez, Médor! Debout, couché, assis!» Nous aussi lapons l’air de notre langue pendante. Nous aussi coulons des yeux implorants en attendant que ça cesse, tout en en redemandant. Comme si la psychologie canine s’attrapait par analogie… J’y pensais l’autre jour avant le début du cours: nous préparions nos tapis de gym et nos haltères avec la même minutie que les toutous du quartier mettent à honorer leurs arbres favoris. Chacun à la même place que d’habitude, dans le même angle par rapport à la fenêtre, comme un territoire que l’on se serait partagé par l’usage. Il y avait même de petits malins qui tentaient subrepticement d’élargir leur zone en laissant traîner leurs affaires. Sans doute les bêtes dominantes de la troupe…

Un moment, j’ai eu envie d’en pleurer. Il est où le bel esprit de liberté de l’humain? So élan d’indépendance joyeuse ? Puis j’ai préféré en rire. Après tout, il n’y a pas que dans les fitness que les règles de meute se mettent spontanément en place. Dans les salles de réunions au bureau, on voit aussi toujours les mêmes sur les mêmes chaises, à distance calculée du chef, chacun à sa place selon la hiérarchie implicite de la jungle professionnelle.

Vivement le vrai été ! Que l’on sorte tous des locaux, des bureaux, des restau’,  de tous ces endroits codifiés, pour s’ébattre un peu au grand air. Ou y faudrait-il un brin d’herbe attitré ?

26/05/2014

Paons et paonnes à Cannes

Voilà, c'est presque terminé... Dès ce soir, le flux de mousseline va tarir et les présentateurs sur les écrans de télévision vont paraître bien gris, après les plumages chatoyants qu'y ont agités les stars du festival de Cannes. Comme si la TV revenait au noir/blanc après dix jours de couleurs. Dans quel film joue une telle? Et lui alors? Quelle importance? Allons, ne faites pas semblant! Toute l'essence de la staritude se mesure à la parade sur tapis rouge. De ce point de vue purement autopromotionnel - les films, on verra plus tard - l'année a été belle. Une Léa Seydoux en satin Prada pétrole, avec un décolleté découpé jusqu'à son (très beau) plexus solaire. Une Carole Bouquet sublime d'élégance en pantalon large blanc et veste noire Chanel. Une Salma Hayek en robe bustier Saint Laurent pink. Tout bien. À peine si quelques starlettes de la téléréalité sont venues montrer un sein de-ci, de-là, circulez, rien de révolutionnaire à signaler dans la joyeuse volière où les paonnes se pavanent.

Encore que... Toute journaliste que je sois, toute prête à m'ébaubir devant les excentricités chiffonnières, je reste pantoise de la précision grandissante des descriptions des tenues. La question de fond, durant ces quelques jours, c'est :"vous portez qui?" Et franchement, elle n'est pas facile à poser à des gens qu'on ne connaît pas. Ils font comment, les photographes? Ils appellent la délicieuse par son prénom, pour qu'elle se retourne: "Hé Jess! " Elle joue le jeu, la Weixler, forcément, et prend la moue charmée de qui vient de croiser un copain, en le regardant bien dans l'objectif. Clic! C'est ensuite que ça se corse. Et la robe? Ne me faites pas croire que la star épinglée récite tout bien, d'une seule traite sans hésiter "Armani collection privé automne/hiver 2013-214". Ça l'obligerait à tordre sa jolie bouche de manière très peu photogénique. Non, non, ça c'est le boulot des attachées de presse, qui dispensent ce savoir avec générosité. Voyons: la robe, c'est bon. Et la pochette? Et la chaussure? Et le bijou? Et la gaine-culotte?

La bonne nouvelle, c'est que ce grand cinéma chatoyant devient plus égalitaire. Il y a quelques mois, Cate Blanchett s'était indignée de voir son fourreau du soir rose filmé des orteils aux épaules, avant même qu'on ne lui dise bonjour. "Feriez-vous cela à un mec?" A-t-elle hurlé face caméra. Hé bien qu'elle se rassure, la réponse est désormais "oui"!  Bien que ces messieurs paradent eux, en pingouins plutôt qu'en perroquets, on apprend aujourd'hui à détailler les nuances. Sachez ainsi que le noir sur noir de Robert Pattinson, était un smoking à deux boutons en laine et satin de soie, sur une chemise Oxford en coton et une cravate en gros grain. Le tout signé Dior. En revanche, je n'ai pas réussi à trouver la marque du veston brillant lilas porté par Sylvester Stallone. Presque égaux dans les reflets du miroir aux vanités.

 

16/05/2014

Le silence des moutons

Il a surgi de nulle part, l’œil exorbité et la bave suspendue à la babine. Dans un mutisme mordant comme la rage, il a pointé l’index vers l’autocollant sur la paroi du wagon, celui où un doigt sur la bouche indique que les voyageurs sont priés de se taire. Il a frappé l’image plusieurs fois, pour bien souligner son propos: pas un bruit, que diable! Petite scène quotidienne dans la vie du train: tiens, est-ce que les CFF auraient engagé des chiens de garde pour faire respecter les consignes…?

Le wagon silence est un drôle d’endroit, où les regards glissent et s’évitent encore plus prudemment que dans le reste du convoi. On se tait, certes, mais pas ensemble. Chacun se tait séparément et fait semblant de voyager dans un espace vide, comme si les autres étaient non seulement inaudibles mais transparents. Alors, quand des mouvements brusques et des regards poignards viennent remuer l’air, c’est comme si les statues de sel s’animaient soudain. En l’occurrence, l’ire du molosse ne venait pas interrompre une conversation, même chuchotée, elle ne fustigeait pas non plus une sonnerie de téléphone tonitruante, ni encore - quelle infamie – une consommation croustillante de chips. Non, non, rien de si bruyant. Simplement, mon voisin de fauteuil réglait son courrier sur téléphone mobile et il avait omis de désactiver le cliquetis du clavier. Il semble donc que ce chuintement léger puisse faire friser les nerfs fragiles. Une engueulade muette s’est ensuivie, à laquelle le malheureux fautif a répondu par moult bégaiements sans son, pendant que ses pouces fébriles exploraient les options «réglages» de son joujou. Dans le compartiment, nous nous étions tous tassés dans les sièges, moutons obéissants pétrifiés sous l’assaut – tout juste si nous ne nous sentions pas coupables de crime par complicité.

Je trouve le principe des wagons silence hautement civilisé: dans l’agitation des jours, ce sas de quiétude permet le tête à tête avec soi-même. Mais je trouve encore plus civilisé de savoir communiquer avec les gens par le sourire, quoi que l’on ait à leur dire. Quand le gueulard sans voix est parti se rasseoir à l’autre bout du wagon, martelant le sol avec la fierté d’une mission accomplie, nous autres moutons avons doucement gloussé dans son dos. Si j’avais eu les numéros de mobile de mes voisins de voyage, je leur aurais envoyé mon éclat de rire par SMS. Pfouiiiit, aurait fait le message en s’envolant dans les réalités virtuelles.

12/05/2014

Oh, le sale pore

 

Comme si le quotidien n’était pas assez compliqué comme ça, je suis au regret de devoir relayer une mauvaise nouvelle: vous avez – nous avons - une peau toute sale. Et il va falloir agir. Zut, non? Ça manquait… Courage: prenons un miroir à main, si possible grossissant (pas trop, inutile de s’infliger des émotions exagérées) et approchons-nous d'une source de lumière naturelle. Oui, oui, vous aussi, Messieurs! Que voyez-vous? Ben, oui, évidemment! Un pore dilaté sur le front, un point noir sur l’aile du nez, un vaisseau qui a sauté sur la pommette, une petite bosse qui menace de muter en bouton sur la rondeur du menton. Désormais, ce constat porte un nom: désastre.

A priori, fataliste, on se dit que voilà quelques décennies que nous vivons avec cette triste réalité, nous avons appris à planquer ce qu’il fallait sous une touche de crème teintée, peut-être est-il temps d’accepter le sort humain? Taratata! Laisser sa peau en l’état passe désormais pour l’équivalent hygiénique de pieds puants dans des chaussettes propres ou de cheveux gras sous un bonnet: un crime de lèse-beauté. Nourrie depuis la préadolescence à la culture des magazines féminins, je pensais en maîtriser un bout sur les lubies de l'air du temps et avoir développé suffisamment d'autodérision pour m'être endurcie la peau (encore elle) contre les diktats de saison. Et bien, on fait la maligne et on finit tout de même par se laisser surprendre. Je viens de lire, de source hautement scientifique dans des pages beauté sur papier glacé, qu’«aujourd'hui, trois femmes sur cinq sont concernées par des imperfections». Ça m'a laissée sans voix: comment ça seulement trois sur cinq??? Qui sont donc les deux garces à la peau impeccable de l'orteil à la racine des cheveux?

Car aujourd'hui, n’est-ce pas?, les solutions existent. La perfection est presque atteignable, allons, allons, on ne va pas laisser sale ce que les technologies les plus novatrices savent nettoyer… Voici donc l'avènement des eaux micellaires à haut pouvoir désencrassant, des brosses électriques à double oscillation pour une purification jusqu'au fond des pores, les têtes à picots en silicone qui assurent le micromassage en plus, luminosité du teint garantie. Si la voisine est rutilante, pourquoi pas moi? Et va que je me décape les joues en traquant les bactéries, en lessivant les cellules mortes, en désobstruant les canaux pilo-sébacés.

J'ai un doute. Une fois que l'on s'est astiqué les dents, lustré les cheveux et épuré la peau, vernis les ongles, épilé les mollets, estompé les poches sous les yeux, poudré le nez, sculpté ses abdos, hydraté les bras, nourri les lèvres… Une fois que l’on s’est tout bien brossé, quel temps reste-t-il encore pour aller bosser?

02/05/2014

Le cri du bébé mammifère

Le week-end dernier, c’était les 20 km de Lausanne. Petit rappel pour ceux qui ont évité le bord du lac et pour les allergiques de la basket: il s’agit de ce grand bastringue de la course à pied, où on a l’impression que le monde entier s’est mis à courir avec un chrono en tête, pris de cette sorte de jubilation masochiste qui consiste à s’assurer que, puisque l’on a mal, on est toujours en vie. J’en étais. Même si je n’ai pas osé la longue boucle, j’appartiens à cette mouvance qui croit dans les vertus réjuvénatrices de l’agitation sportive. A l’évidence, nous sommes beaucoup dans ce cas et beaucoup aussi dans la catégorie mère-de-famille-qui-s’accroche. C’est ainsi que toutes ces dames se sont élancées sur le bitume, soutenues par les cris d’encouragements de cette même progéniture qui a jadis mis leur(s) forme(s) et leur condition physique en péril. «Vas-y maman!»

Dans la foule, il y avait aussi un enfant à moi, pour lequel j’avais expressément revêtu un maillot jaune stabilo, afin de m’assurer d’être repérée dans le fleuve des coureurs. Hé, c’est que l’incroyable effort de mettre une jambe devant l’autre se nourrit du moindre apport d’énergie! Pas de chance, c’était une année à tenues fluo et j’aurais été plus visible en noir comme d’habitude. J’ai donc couru avec «We are the Champions» dans l’oreille gauche (là encore, il faut ce qu’il faut…), tandis que la droite guettait en vain l’appel primal de la chair de ma chair. J’ai entendu des centaines de juniors scandant «maman, maman» - mais quant à distinguer la voix de mon petit dans cette cacophonie…

Evidemment, c’est un peu égal. Au nom de la belle fraternité des mères de ce monde, finalement, on peut bien courir au son d’une clameur générique. Mais la découverte est accablante pour les enfants. Je vais être claire: non, contrairement à une mère lionne qui reconnait toujours le rugissement qui lui est destiné dans la savane, l’humaine est un mammifère qui peut égarer son rejeton dans la foule. Surtout au milieu de 22'000 coureurs inscrits, avec de la musique à fond. Après tout, mes petits chéris, votre mère n’est qu’une femme, l’instinct immémorial a dû s’émousser  avec l’évolution. Alors, aidez-la un peu! Au marathon de Genève aujourd'hui, au grand Prix de Berne la semaine prochaine, à Morat-Fribourg ensuite et jusqu’à la course de l’Escalade, trouvez un autre truc que le banal «maman!» pour lui transmettre votre force et lui alléger la foulée. Criez par exemple: «Vive ma déesse!» Ou «ô sublimité!»? Allez, un petit effort de personnalisation…

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