16/05/2014 16:58 | Lien permanent | Commentaires (0)

Le silence des moutons

Il a surgi de nulle part, l’œil exorbité et la bave suspendue à la babine. Dans un mutisme mordant comme la rage, il a pointé l’index vers l’autocollant sur la paroi du wagon, celui où un doigt sur la bouche indique que les voyageurs sont priés de se taire. Il a frappé l’image plusieurs fois, pour bien souligner son propos: pas un bruit, que diable! Petite scène quotidienne dans la vie du train: tiens, est-ce que les CFF auraient engagé des chiens de garde pour faire respecter les consignes…?

Le wagon silence est un drôle d’endroit, où les regards glissent et s’évitent encore plus prudemment que dans le reste du convoi. On se tait, certes, mais pas ensemble. Chacun se tait séparément et fait semblant de voyager dans un espace vide, comme si les autres étaient non seulement inaudibles mais transparents. Alors, quand des mouvements brusques et des regards poignards viennent remuer l’air, c’est comme si les statues de sel s’animaient soudain. En l’occurrence, l’ire du molosse ne venait pas interrompre une conversation, même chuchotée, elle ne fustigeait pas non plus une sonnerie de téléphone tonitruante, ni encore - quelle infamie – une consommation croustillante de chips. Non, non, rien de si bruyant. Simplement, mon voisin de fauteuil réglait son courrier sur téléphone mobile et il avait omis de désactiver le cliquetis du clavier. Il semble donc que ce chuintement léger puisse faire friser les nerfs fragiles. Une engueulade muette s’est ensuivie, à laquelle le malheureux fautif a répondu par moult bégaiements sans son, pendant que ses pouces fébriles exploraient les options «réglages» de son joujou. Dans le compartiment, nous nous étions tous tassés dans les sièges, moutons obéissants pétrifiés sous l’assaut – tout juste si nous ne nous sentions pas coupables de crime par complicité.

Je trouve le principe des wagons silence hautement civilisé: dans l’agitation des jours, ce sas de quiétude permet le tête à tête avec soi-même. Mais je trouve encore plus civilisé de savoir communiquer avec les gens par le sourire, quoi que l’on ait à leur dire. Quand le gueulard sans voix est parti se rasseoir à l’autre bout du wagon, martelant le sol avec la fierté d’une mission accomplie, nous autres moutons avons doucement gloussé dans son dos. Si j’avais eu les numéros de mobile de mes voisins de voyage, je leur aurais envoyé mon éclat de rire par SMS. Pfouiiiit, aurait fait le message en s’envolant dans les réalités virtuelles.

Les commentaires sont fermés.