28/04/2014 17:07 | Lien permanent | Commentaires (1)

Une larve sur son trône

Il faut toujours écouter les meubles: ils aiment à raconter des histoires, que ce soit sur les aventures personnelles de leur propriétaire ou sur les tocades de l’air du temps. Au salon du meuble à Milan, à la mi-avril, les dernières trouvailles du design étaient d’une humeur résolument bavarde. Intarissables sur nos nouveaux modes de vie! Les grands canapés, spacieux comme des halls d’aéroport, clamaient nos envies de prestige, notre désir de faire ressembler le salon à un lounge d’hôtel pour clients ô si chics. Les petites tables de travail suspendues au mur et escamotables rapportaient qu’aujourd’hui chacun a besoin d’un petit espace pour brancher son ordinateur portable, qu’à la limite il faudrait un de ces petits bureaux légers dans chaque pièce. Mais, nouvelle voix dans ce concert, j’ai aussi entendu beaucoup de meubles râler. Cette année a en effet vu arriver une myriade de chaises longues d’intérieur, variations sur le thème du plaisir solitaire. Quels que soient les créateurs, ils ont tous ont imaginé des sièges énormes, avec des appuie-tête tellement enveloppants qu’ils bouchent la vue sur le monde d’à côté. Les plus extrêmes proposent des dossiers ergonomiques qui s’abaissent, des jambes qui remontent, des accoudoirs bien rembourrés. Tout juste s’ils ne disposent pas d’une lolette intégrée. Ce que maugréent ces fauteuils pour misanthropes, ces trônes dédiés à notre lassitude? «Passe ton chemin! Fiche-moi la paix!» Et où placer ces monstres à la maison? Je crains qu’il faille d’urgence réinventer le boudoir.

Je n’aime pas l’idée de meubles qui ne se partagent pas. Un fauteuil doit permettre à son occupant de se percher sur l’accoudoir, de s’y lover à deux, de s’asseoir de travers pour causer à la ronde. La multiplication des chaises relax annonce au contraire un monde d’autarcie maussade. Le travailleur fourbu rentre à la maison, grimpe sur son siège moelleux et s’y installe comme une larve dans son cocon. Seul, silencieux, le dos soutenu et l’âme protégée des dangers du monde. Que reste-t-il alors à espérer de la vie? Une zappette pour allumer la télévision.

Ceci est un appel à la résistance: boudons les chaises longues et filons acheter de joyeux tabourets.

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Merci pour tout

Écrit par : Anne Dessous l'Eglise Menétrey | 28/04/2014

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