29/03/2014

Espèce en péril

Ouf, la plupart sont encore entiers! Depuis le week-end dernier, avec le retour du froid et des précipitations, je surveille les magnolias avec la vigilance absurde et inutile d’une mère névrosée. Le problème, c’est la pluie. Je maîtrise mal la danse du soleil, mais chaque année à cette époque je l'exécute tout de même, au moins mentalement, espérant préserver mes fleurs bien-aimées et parfumées d’une mort prématurée. Aux dernières nouvelles, les gros bourgeons qui enflent sur les arbres du centre-ville, tout près de la rédaction, semblent entiers et sur le point de s'ouvrir au monde. Pourvu que le soleil dure.

Toutes les fleurs ont piteuse allure sous la pluie. Mais les magnolias mouillés dégagent quelque chose de proprement poignant. Au sec, avec leurs fleurs en gros calice, leurs pétales robustes comme de la porcelaine, ces drôles de plantes semblent indestructibles. Grossière erreur! En cas d’averse, leurs pétales pompent l'eau, de vrais buvards, et les floraisons alourdies pourrissent vite au pied de l'arbre, comme un tas de souris mortes.

Depuis toujours, les magnolias me font toujours davantage penser à des mammifères qu'à des végétaux. A cause de leur taille, de leur consistance presque charnelle. Sur la branche, on dirait de drôles de chauve-souris roses ou blanches, frissonnantes de ne pas porter de duvet, apeurées dans leur lourdeur maladroite. Il paraît que la famille des magnoliacées est extrêmement primitive: on en trouve des traces fossiles datant de 95 millions d'années et, de nos jours encore, la malheureuse plante d'un autre temps met souvent plus de quinze ans à bien vouloir fleurir. Quand je vous dis que c'est une fleur qui a peur.... Finalement, ce n'est peut-être pas vraiment à une souris que l'arbre s’aparente. Plutôt la gracile girafe, qui, elle aussi, semble avoir oublié de s'adapter aux lois de l'évolution. Quand on la voit écarter ses pattes, tendre son fessier au ciel et pencher son long cou pour boire, dans toute la splendeur de sa vulnérabilité, on se demande par quel miracle, elle a traversé tous ces siècles. Hé bien, le magnolia, c'est un peu pareil: émouvant de beauté éphémère, tant d'efforts pour des fleurs si fragiles.

J'ai parfois eu envie d'un spécimen en pot rien qu'à moi, que je pourrais mettre à l'abri en cas d'intempérie. Mais j'y ai toujours renoncé: tant qu'à adopter de la verdure, j'ai intérêt à me simplifier la tâche avec une variété bien vivace, increvable, totalement suradaptée. Je ne vais pas me faire des cheveux blancs pour chaque étamine qui me plait, ou bien?

 

24/03/2014

Regarde ma crevette!

La seule fois où j'en ai oublié de manger, c'était dans un joli bistrot de quartier à Venise. A peine avait-on commandé la pasta à l'encre de seiche que le patron nous a apporté des amuse-bouche offerts par la maison: une poignée de petites crevettes frites, dans un cornet de papier craft. Elles étaient vraiment si minuscules que personne ne s'était amusé à les décortiquer et elles nous regardaient de leurs yeux en billes noires, antennes et mandibules figées par le sel et la cuisson, comme pour implorer notre clémence de gourmands. On pouvait compter les cils sur chacune de leurs dix pattes et même leur prêter une personnalité selon la position dans laquelle l'huile les avait saisies. Je vous laisse imaginer les "Oh" et "Ah" entre fascination et révulsion, autour de cette tablée majoritairement féminine. Puis, comme un seul homme que nous n'étions pas, nous avons dégainé les portables et capturé les petites roses dans leurs derniers instants, avant d'envoyer ces images à travers le monde, via Facebook, mms et autres WhatsApp. "Vous avez-vu skon mange?" Ecrivions-nous en cascade. Or le problème est justement là: pendant qu'on photographie, on ne mange pas. Mes copines étaient de toute manière peu motivées pour mordre la bête en sa carapace, mais moi, ne reculant devant aucune aventure alimentaire, j'ai finalement passé à l'attaque. Trop tard! Le sachet s'était imbibé d'huile, la bestiole était froide, ne restait que le goût d'une marée grasse. Je n'ai plus jamais prétérité mes papilles pour une bête photo.

Mais visiblement, tout le monde ne partage pas cette priorité, à en juger par le nombre d'images de plats qui prolifèrent sur les réseaux sociaux. Au point que, jusque dans les établissements gastronomiques, les convives dînent avec leurs appareils posés à côtés des couverts, pour ne rien manquer des mises en place artistiques des grands chefs. Lesquels grands chefs commencent à en avoir sérieusement marre de cuisiner pour la galerie plutôt que pour la bouche. On peut vous servir la même chose en plastique, si vous voulez? Au moins la sauce ne risquera pas de se figer pendant que vous réglez les éclairages... Du coup, un Alexandre Gauthier (dans le Pas-de-Calais) ou un Gilles Goujon (trois étoiles, à Fontjoncouse, dans l'Aude) ont inscrit de petits appareils photo barrés sur leur carte. Comme dans les wagons silence des trains, sauf que dans les restaurants, on a encore le droit de dire "Mmmh, que c'est bon..." A noter: il reste possible de se prendre en photo devant l'entrée du restaurant pour l'anniversaire de Grand-Maman, peut-être même avec le chef s'il est de bonne composition, mais de grâce: arrêtons de manger froid!

Je me demande s'il n'y a pas une piste de régime, dans cette nouvelle folie à tendance anorexique. On mange avec les yeux, on grimpe sur sa chaise pour un meilleur angle de vue, on envoie en réseau, on like, on attend les réactions. Et on s'en va, l'ego rassasié et le ventre vide. Et moi qui me demande pourquoi je n'arrive jamais à perdre du poids...

 

 

 

Pattes palmées

Mesdames, baissez les yeux et regardez vos pieds: que voyez-vous? En cette fin d’hiver, grandes sont les chances que vos petons apparaissent bottés ou solidement mocassinés, semelles de crêpe et belle largeur pour ménager de la place aux chaussettes. Rien de bien exaltant? Détrompez-vous! En comparaison avec ce qui nous attend pour le printemps, la bottine de base se pose en modèle de grâce. Je rentre de Paris après la semaine des défilés de mode et je suis au regret de devoir vous annoncer que l’escarpin fin, la sandale légère ou la ballerine qui danse toute seule ont été relégués dans les archives de la mode. Sans doute pour peu de temps, comme toujours, mais en attendant que la roue tourne à nouveau vers l’élégance pédieuse, nous en avons pour six mois de godillots informes. Ce que j’ai vu, tant dans les vitrines qu’aux pieds des blogueuses avant-gardistes, relève davantage de la patte palmée que de la chaussure. C’est large, plat, épais et si vous manquez de bol, cela peut parfaitement se présenter en vert fluo avec des lanières en scratch. J’ai nommé la grande vedette de la saison qui s’amorce: la claquette – fille improbable de la Birkenstock et de la Scholl, démarche de canard garantie.

(Cette information posée, les Messieurs en pleine lecture peuvent, exceptionnellement, être dispensés de continuer: nous allons passer à des considérations 100% nana). La question qui se pose est donc cruciale: avec quoi porter des machins pareils? «Avec rien, répondront les esprits libres qui n’attachent nul crédit aux tendances. On ne va tout de même pas dézipper son porte-monnaie pour une chaussure laide, ou bien?» Evidemment, on aimerait leur donner raison. Mais on connaît la chanson: les laideurs de la mode ne durent qu’un temps, l’œil s’habitue et on finit par trouver la nouveauté presque mettable. Et je vois mal les irréductibles maltraiter leurs pieds avec des escarpins à talons, quand les grandes prêtresses du style vont arborer des orteils étalés comme des bienheureux sur leurs estrades XXL. Pour une fois que la mode s’allie au confort, je suis prête à parier que nous finirons toutes chaussées de moche.

Ce qui repose la question: avec quoi? Je plaide pour le pantalon cigarette à la cheville, pour que cela ait au moins l’air d’être fait exprès. Avec de telles masses lourdingues en bas, il va falloir alléger en haut… Et de grâce, pas de jupe, au risque de ressembler à Bécassine sur le chemin de l’église.

Messieurs: si d’aventure vous avez tout de même poursuivi la lecture jusque là, vous aurez compris que l’été s’annonce compliqué sur le plan de la séduction. De grâce, quand vous nous croiserez, avec nos tatanes aux pieds, dites que vous nous trouvez jolies, même si vous n’en pensez pas le premier mot. Nos orteils féminins vont peut-être ronronner de bonheur, mais nos âmes, elles, auront besoin de réconfort.

 

07/03/2014

Fauve en vadrouille

D'abord, il y a eu l'odeur: celle d'une serpillière qui aurait mérité un passage au lave-linge. Puis le son: un concert de claquements de langue, d'halètements énervés et de crocs  entrechoqués. Pas de doute, il y avait un passager sans siège dans le TGV pour Paris. Les indices audio-olfactifs plaidaient pour la présence d'un sanglier, mais c'est finalement un bichon qui a émergé de dessous la banquette des voisins. Dès Vallorbe, la touffe de poils beige a frétillé au milieu du couloir, fourrant son museau humide dans les sacs ouverts, arrosant les environs des éclats de son os mâchouillé. Au moment du plateau-repas, j'ai bien cru que le chien allait lever la patte contre le chariot de service, tant il lévitait en surexcitation devant le choix poisson ou saucisson. Il s'est finalement souvenu de justesse qu'il avait une éducation et s'est abstenu. Le wagon a soupiré de soulagement.

Les voyages sont toujours édifiants, même si l'intérêt surgit parfois de sources assez inattendues. En l'occurrence, j'ai beaucoup appris sur la vie intime des toutous, en 222 minutes de huis-clos. D'abord la bande-son, inspirée d'un 33 tours rayé, de la grande époque vynil. Extrait:

- Wouf!, essaie le chien.

- Chut!, répond l'humain au bout de la laisse.

- Gniiii

- Chut!

- Mmmmhouaf!

- Ca suffit!

- Lhap, lhap, lhap..

- Chut, j'ai dit!

Et c'est ainsi que l'on réalise que l'animal de compagnie dispose d'un répertoire vocal autrement plus subtil et varié que celui de son propriétaire.

Autre découverte: comme les enfants en-bas âge, les chiens sont régis par une même règle en déplacement, à savoir que le volume des bagages est inversement proportionnel à la taille du bébé. Le maître du petit aboyeur disposait ainsi d'un sac à provisions sans fonds, dont il sortait, à intervalles réguliers de 41 secondes, des friandises, des gamelles et des bouteilles d'eau, des nonos et autres joujoux canins pour calmer son minifauve. Cette activité fébrile m'a incidemment permis de découvrir qu'il existait des croquettes en sachets bariolés, très semblables aux paquets de Haribo. On n'arrête pas le progrès. En revanche, et contrairement aux jeunes parents, les propriétaires de chiens semblent dispensés de l'obligation de chanter "ainsi font, font, les petites marionnettes" en boucle, de la porte de la maison à la porte de destination. A moins que les vocalises de "chut, chtttt, chuuuut" n'aient été sensées remplir le même office... Je me demande si, pour cette famille-là, voyager avec un éléphant n'aurait pas été plus confortable.

De deux choses l'une: soit les manuels de dressage de chiens négligent lamentablement le chapitre "voyage en transports publics", soit ce bichon-là n'avait aucune, mais vraiment aucune, envie de visiter Paris.

 

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