24/03/2014 11:05 | Lien permanent | Commentaires (1)

Regarde ma crevette!

La seule fois où j'en ai oublié de manger, c'était dans un joli bistrot de quartier à Venise. A peine avait-on commandé la pasta à l'encre de seiche que le patron nous a apporté des amuse-bouche offerts par la maison: une poignée de petites crevettes frites, dans un cornet de papier craft. Elles étaient vraiment si minuscules que personne ne s'était amusé à les décortiquer et elles nous regardaient de leurs yeux en billes noires, antennes et mandibules figées par le sel et la cuisson, comme pour implorer notre clémence de gourmands. On pouvait compter les cils sur chacune de leurs dix pattes et même leur prêter une personnalité selon la position dans laquelle l'huile les avait saisies. Je vous laisse imaginer les "Oh" et "Ah" entre fascination et révulsion, autour de cette tablée majoritairement féminine. Puis, comme un seul homme que nous n'étions pas, nous avons dégainé les portables et capturé les petites roses dans leurs derniers instants, avant d'envoyer ces images à travers le monde, via Facebook, mms et autres WhatsApp. "Vous avez-vu skon mange?" Ecrivions-nous en cascade. Or le problème est justement là: pendant qu'on photographie, on ne mange pas. Mes copines étaient de toute manière peu motivées pour mordre la bête en sa carapace, mais moi, ne reculant devant aucune aventure alimentaire, j'ai finalement passé à l'attaque. Trop tard! Le sachet s'était imbibé d'huile, la bestiole était froide, ne restait que le goût d'une marée grasse. Je n'ai plus jamais prétérité mes papilles pour une bête photo.

Mais visiblement, tout le monde ne partage pas cette priorité, à en juger par le nombre d'images de plats qui prolifèrent sur les réseaux sociaux. Au point que, jusque dans les établissements gastronomiques, les convives dînent avec leurs appareils posés à côtés des couverts, pour ne rien manquer des mises en place artistiques des grands chefs. Lesquels grands chefs commencent à en avoir sérieusement marre de cuisiner pour la galerie plutôt que pour la bouche. On peut vous servir la même chose en plastique, si vous voulez? Au moins la sauce ne risquera pas de se figer pendant que vous réglez les éclairages... Du coup, un Alexandre Gauthier (dans le Pas-de-Calais) ou un Gilles Goujon (trois étoiles, à Fontjoncouse, dans l'Aude) ont inscrit de petits appareils photo barrés sur leur carte. Comme dans les wagons silence des trains, sauf que dans les restaurants, on a encore le droit de dire "Mmmh, que c'est bon..." A noter: il reste possible de se prendre en photo devant l'entrée du restaurant pour l'anniversaire de Grand-Maman, peut-être même avec le chef s'il est de bonne composition, mais de grâce: arrêtons de manger froid!

Je me demande s'il n'y a pas une piste de régime, dans cette nouvelle folie à tendance anorexique. On mange avec les yeux, on grimpe sur sa chaise pour un meilleur angle de vue, on envoie en réseau, on like, on attend les réactions. Et on s'en va, l'ego rassasié et le ventre vide. Et moi qui me demande pourquoi je n'arrive jamais à perdre du poids...

 

 

 

Commentaires

Vraiment sympa la crevette merci beaucoup pour l'article

A bientot
Fabien du site smic-officiel.com

Écrit par : smic officiel | 25/03/2014

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