11/10/2013

Puce traîtresse

L'homme en face de moi s'appelle Alexander Wyss. Il ne s'est pas présenté, allons donc! Dans un train, nul ne se comporte de manière aussi familière. Il n'a d'ailleurs même pas grommelé de bonjour, ce qui aurait pourtant été civil entre covoyageurs appelés à partager un compartiment, jusqu'à Berne au moins… Comment sais-je donc son nom? C'est que, contrairement à d'autres usagers connectés, il a baptisé son réseau sans fil de sa vraie identité. Du coup, quand il a allumé son ordinateur, l’iPhone sur lequel je pianotais m'a indiqué son nom et son prénom. Son adresse postale et sa pointure des chaussures aussi, tant qu'on y est? Gare: nos joujoux bip-bip sont de vilains rapporteurs. La version humaine puces électroniques qui permettent de suivre partout les animaux domestiques…

Bon, loin de moi l'envie de piquer son réseau à Monsieur Alex, qui, de toute manière, est codé par un mot de passe. Mais c'est dôle comme on regarde différemment ces anonymes de proximité quand on connaît leur petit nom. Mon vis-à-vis a-t-il une tête d'Alex? Pas vraiment. Il ne doit pas utiliser de diminutif, si on en croit la longueur de la tronche qu’il tire. Le «Wyss» lui va bien en revanche, avec ce côté sérieux et austère d'un patronyme qui signifiait «blanc», jadis, en dialecte alsacien, pour désigner les vieillards aux tempes argentées. De l'âge, l’homme a certes la crinière grisonnante, mais surtout la mine acariâtre de qui est revenu de tout. «Passe ton chemin!», semble aboyer son regard, face au malheureux voyageur qui n'a pas encore trouvé de place. Mon vis-à-vis est passé expert dans l’art ferroviaire de privatiser sa bulle: il a établi son quartier général sur le siège en diagonale du mien, pour être bien certain de ne heurter le pied de personne quand il croise les jambes. Tous ses dossiers débordent sur les sièges vacants et il frappe rageusement les touches de son clavier. Grrrrr… Croit-on entendre gronder mon Wyss/vice. Que je plante là aussi sec.

En chemin vers le wagon-restaurant, mon iPhone capte la présence de voyageurs plus amènes: voilà un «domino 54» qui apparaît à l’écran. Plus ludique. Mais qui est-ce? La dame au chemisier imprimé de papillons ou le grand échalat aux allures gothiques, piercé de partout, qui secoue la tête sous ses écouteurs, selon un rythme qu’il est seul à entendre? Et le pseudo «Ohlala»? Sans doute la jolie brunette au milieu de tous ses sacs. Quant au mystérieux «eapsim», chiche qu’il s’agit de ce marcheur empêtré dans ses bâtons.

Dans un coin du wagon, une dame au chignon de travers crayonne dans son bloc à dessin, un sourire accroché aux lèvres, dans la foule des maussades du matin. Peut-être décode-t-elle, du bout de sa mine en graphite tendre, les âmes diverses qui hantent le train. Les mêmes que je m’amuse à imaginer, à travers les ondes traîtresses de la téléphonie mobile.

 

04/10/2013

Les vaches suisses meuglent en français

Ce n’est évidemment pas la première fois que je me rends à Zurich, ni même la première fois que je m’y adonne aux joies du shopping. Mais disons que d’ordinaire ma carte de crédit frétille dans les boutiques de chaussures ou les parfumeries de la vieille ville. Les circonstances de la vie étant capricieuses (mais joyeuses!), je me suis pourtant retrouvée, en début de semaine, à devoir y faire emplette de denrées beaucoup plus triviales: les provisions alimentaires pour la semaine. Mission peu jubilatoire. La perspective de rayons interminables me gave déjà dans les centres commerciaux que je connais, là où je cueille mes pâtes favorites au pas de course, les yeux fermés. C’est dire si j’ai vécu une montée de palpitations, chariot en mains, devant l’un des plus monstrueux supermarchés de la plus grande ville de Suisse. Zut, je vais me faire avaler par ce géant inconnu et passer mon après-midi à chercher le produit vaisselle alors qu’il fait soleil dehors! Oh, bonnes fées des temples de la consommation, venez à mon secours!

Je n’ai finalement pas eu besoin de fée. Ni de plan. Et je me suis sentie toute bête de m’être alarmée plutôt que de me féliciter des bienfaits rassembleurs des entreprises confédérales. S’il est un domaine, en effet, où Romands et Alémaniques se retrouvent à l’unisson, c’est dans la manière dont ils remplissent leur réfrigérateur. On a beau savoir, intellectuellement, que les produits de la grande distribution sont conditionnés dans le même emballage d’un coin à l’autre de la Suisse, on sous-estime l’effet incroyablement rassurant de cette uniformité quand on change soudain d’espace linguistique. «Maisooooon» larmoie-t-on d’émotion, le doigt pointé vers son péché préféré, libellé en français «Petit Pot de crème chocolat», comme d’habitude. Du coup, on danse parmi les produits familiers comme si on était né au pied du présentoir. A y regarder de près, les Alémaniques sont bien braves d’acheter sans ciller tous les «beurre au sel de Guérande», «Etivaz à rebibes» et autres «Rochers Grand Cru Equador», sur lesquels une loupe serait bien utile à déchiffrer la description en allemand. Nous mangeons tous, dans un bel échange culturel et calorique, des «Kirschtorten», des «Paun cun Paira engiadinas» et des «Amaretti originali». Bizarrement, le rayon des produits laitiers, avec ses beurres, ses flans, ses chocolats clairs, semble être un vrai îlot de francophonie. Est-ce que l’Holstein gruérienne, avec sa couronne de fleurs bariolée, fait office de Miss Suisse bovine?

Bon, une fois que le client accède à la sortie, la parenthèse multikulti suisse se referme: «Nämed Sie Märkli?» demande le caissier. Non, Danke, pas de points. Mais bienvenue en Schwyzertütschlie!