11/10/2013 15:53 | Lien permanent | Commentaires (0)

Puce traîtresse

L'homme en face de moi s'appelle Alexander Wyss. Il ne s'est pas présenté, allons donc! Dans un train, nul ne se comporte de manière aussi familière. Il n'a d'ailleurs même pas grommelé de bonjour, ce qui aurait pourtant été civil entre covoyageurs appelés à partager un compartiment, jusqu'à Berne au moins… Comment sais-je donc son nom? C'est que, contrairement à d'autres usagers connectés, il a baptisé son réseau sans fil de sa vraie identité. Du coup, quand il a allumé son ordinateur, l’iPhone sur lequel je pianotais m'a indiqué son nom et son prénom. Son adresse postale et sa pointure des chaussures aussi, tant qu'on y est? Gare: nos joujoux bip-bip sont de vilains rapporteurs. La version humaine puces électroniques qui permettent de suivre partout les animaux domestiques…

Bon, loin de moi l'envie de piquer son réseau à Monsieur Alex, qui, de toute manière, est codé par un mot de passe. Mais c'est dôle comme on regarde différemment ces anonymes de proximité quand on connaît leur petit nom. Mon vis-à-vis a-t-il une tête d'Alex? Pas vraiment. Il ne doit pas utiliser de diminutif, si on en croit la longueur de la tronche qu’il tire. Le «Wyss» lui va bien en revanche, avec ce côté sérieux et austère d'un patronyme qui signifiait «blanc», jadis, en dialecte alsacien, pour désigner les vieillards aux tempes argentées. De l'âge, l’homme a certes la crinière grisonnante, mais surtout la mine acariâtre de qui est revenu de tout. «Passe ton chemin!», semble aboyer son regard, face au malheureux voyageur qui n'a pas encore trouvé de place. Mon vis-à-vis est passé expert dans l’art ferroviaire de privatiser sa bulle: il a établi son quartier général sur le siège en diagonale du mien, pour être bien certain de ne heurter le pied de personne quand il croise les jambes. Tous ses dossiers débordent sur les sièges vacants et il frappe rageusement les touches de son clavier. Grrrrr… Croit-on entendre gronder mon Wyss/vice. Que je plante là aussi sec.

En chemin vers le wagon-restaurant, mon iPhone capte la présence de voyageurs plus amènes: voilà un «domino 54» qui apparaît à l’écran. Plus ludique. Mais qui est-ce? La dame au chemisier imprimé de papillons ou le grand échalat aux allures gothiques, piercé de partout, qui secoue la tête sous ses écouteurs, selon un rythme qu’il est seul à entendre? Et le pseudo «Ohlala»? Sans doute la jolie brunette au milieu de tous ses sacs. Quant au mystérieux «eapsim», chiche qu’il s’agit de ce marcheur empêtré dans ses bâtons.

Dans un coin du wagon, une dame au chignon de travers crayonne dans son bloc à dessin, un sourire accroché aux lèvres, dans la foule des maussades du matin. Peut-être décode-t-elle, du bout de sa mine en graphite tendre, les âmes diverses qui hantent le train. Les mêmes que je m’amuse à imaginer, à travers les ondes traîtresses de la téléphonie mobile.

 

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