20/09/2013

Je lève ma gourde

Alors qu'avez-vous prévu, comme activité physique aujourd’hui, mmmh? Jogging, base jumping, rafting? Un autre truc en -ing? Ne prétendez surtout pas que vous imaginiez passer ce premier dimanche d'automne à lézarder entre le canapé avec vue sur télé et les fauteuils avec accès wi-fi. On ne vous croira pas. Dans le monde contemporain, on s'agite, Madame, Monsieur! On accumule les kilomètres, les maillots moulants roses ou verts et les records persos, quitte à bluffer un peu en publiant le tout sur Facebook. Jamais, comme ces jours, je n'ai vu autant de chaussures de sport marteler le macadam. Autour de chez moi, ça court aussi beaucoup de nuit, avec ces vestes réfléchissantes qui clament à la ronde qu'il n'y a pas d'heure, pour les braves. Cette frénésie doit relever des bonnes résolutions de la rentrée. L’une de mes collègue va jusqu’à faire des randonnées en... natation, crawlant 5 heures par jour en mer, entre Grèce et Turquie. C'est dire si la barre au bureau est placée haut…

J'ironise sur les extravagances cardio des urbains survoltés, mais je ferais évidemment mieux de me taire: moi aussi, j'ai l'air d'une épagneule détrempée quand je halète sur une piste Vita. Et je suis, moi aussi, prête à bien des bêtises pour défier le temps qui passe. Le minitriathlon l'an prochain? Chiche!

Lequel minitriathlon me cause déjà quelques soucis, car ma barrière psychologique, en ce moment, est au vélo de route. Tout mon entourage s'y met, il n'y a que moi à rester bloquée sur les freins. Comment peut-on avoir envie d'avaler du bitume au milieu des bagnoles, le nez planté dans les pots d'échappement et les fesses tendues vers le ciel? Tout ça en tenue criarde, en culottes renforcées comme des langes de bébé, un casque ridicule sur le brushing et des chaussures qui font "clac- clac" dès que l'on quitte les pédales?

Et puis, un ami m'a raconté. Il rentre ces jours du mont Ventoux, le pic qui fait rêver et frémir tous les cyclistes. Il m'a parlé de la foule qui se salue et s'encourage, solidaire, avant que chacun ne s'enferme dans sa bulle pour affronter ces 1639 mètres de dénivelé de folie. Le brouillard glacé près du sommet, bienvenu, car il empêche de voir le col, encore si loin en haut. Mais ce qui m'a surtout fascinée, c'est la photo de la pierre commémorative à l'endroit où le cycliste Tom Simpson est décédé en plein Tour de France 1967: on y voit des dizaines de gourdes, déposées comme ailleurs le seraient des gerbes de fleurs. Un autel païen aux Dieux de la sueur, un hommage à l'effort, une manière de remercier le ciel d'être encore en vie là où d'autres sont tombés. J’ai bien envie d'aller voir de mes yeux ce lieu de culte tellement contemporain... Peut-être va-t-il vraiment falloir se mettre au vélo et commencer à s'entraîner.

 

18/09/2013

Démon domestique

Depuis le temps que je fréquente les douches de fitness, je suis en mesure de confirmer : oui, les tatouages progressent de manière spectaculaire. Sur les anatomies féminines du moins ; pour les hommes, je suis moins bien informée, les vestiaires n’étant pas mixtes. Il y a quelques années donc, on apercevait par-ci par-là une rose sur une cheville, puis un dauphin sur la nuque. Aujourd’hui, ces petites dessins ont perdu toute timidité et prolifèrent avec  luxuriance et en couleur. Voilà des entrelacs qui s’enroulent autour des seins, des ciels étoilés qui s’illuminent sur l’entier de la chute de reins. A l’évidence, les codes du mauvais garçon ont muté quand ils se sont mis à badiner avec  l’esthétique fleur bleue.

Dans ce contexte de joyeuse exubérance artistico-corporelle, une étude anglaise vient de sortir qui montre – allons-donc ! – que les entreprises rechignent à engager des tatoués. Parmi les citations les plus relevées des responsables du personnel, on notera qu’ils estiment que «les tatouages font sale» et  les adjectifs utilisés vont de «répugnant » à «dégoûtant». Tout ça dans un pays où une personne sur trois soumet son épiderme aux travaux à l’aiguille. Un seul des managers interrogés a trouvé du positif à l’art anatomique : il s’agissait d’un directeur de prison. Lequel a estimé que les tatouages, chez un gardien, aidaient à établir un contact avec les détenus… Décidément, ces gens des ressources humaines voient les choses d’étrange manière... Mesdames, messieurs, il est temps d’enfiler un col roulé et de descendre vos manches.

Je ne prétendrais pas que les tatouages sont toujours beaux. Je préfère d’ailleurs porter ma peau intacte (hormis les méfaits des ans et les cicatrices de mes expérimentations en cuisine) et j’ai tôt prévenu mes enfants que tant que leur épiderme relevait de ma responsabilité, soit jusqu’à 18 ans révolus, ils étaient priés d’éviter de le percer ou de le gribouiller. Mais plus que de la laideur, j’ai peur de la candeur. Une fois que l’on s’est bien laissé dessiner un dragon furieux sur le biceps gauche, il n’y a pas de touche «delete» pour l’effacer. Alors il faut assumer sa vie intime inscrite en sang et chair, comme un livre ouvert à tous, avec ses démons privés, domestiqués ou encore sauvages, ses anges gardiens, ses paradis rêvés…  C’est peut-être cela  que les recruteurs de l’étude n’ont pas osé avouer : ils ne veulent pas d’un employé qui affiche son CV émotionnel avec autant d’ingénuité. Ça le rendrait bien trop facile à démasquer. Peut-on vraiment  vendre des contrats d’assurance avec un cupidon gravé au poignet ?

 

06/09/2013

Neuf vies, comme le chat

Neil Young sous la pluie et les éclairs au Paléo, je l’ai déjà vu et entendu neuf fois. Au moins. Par bribes décousues, certes, mais toujours très fournies en décibels. Pourtant je n’y étais pas. Les yeux et téléphones mobiles de mes amis, les physiquement réels et les facebookement virtuels, m’ont transmis la sensation. Le jeu social du moment consiste en effet à raconter un souvenir de vacances, à s’interrompre d’un «Ah mais tiens, attends, je vais te montrer» et à extraire le téléphone de sa poche pour passer une séquence de sa vidéothèque personnelle, en guise de preuve d’authenticité.

La vidéo est la nouvelle photo, comme diraient les fashionistas.

Sauf que ça prend davantage de temps à visionner.

Sur le moment, cette folie enregistreuse prodigue des scènes assez surréalistes. Sur la Piazza Grande, la semaine dernière, nombre de festivaliers filmaient le film durant la projection, pour mieux pouvoir raconter leur festival ensuite. Du coup, ils regardaient sur leur minijoujou (hé, il faut s’assurer que l’image n’est pas tremblée!) les baisers langoureux et autres cavalcades sauvages qui passaient pourtant sur le plus bel écran géant du monde… J’ai aussi rencontré, durant un trek, une Australienne qui n’a marché que caméra au poing. Du matin au soir. Elle ne voulait pas utiliser de bâton, malgré le sentier caillouteux, car cela aurait compromis son reportage. Le soir, au dîner, elle zoomait sur la purée de maïs. Dans le jacuzzi, elle captait les bulles en plan fixe. Je me demande si la nuit, elle laissait tourner sa caméra, orientée vers le plafond… Après trois jours je n’y ai plus tenu et je lui ai demandé comment elle comptait éditer ses 4320 minutes d’images. Elle a ouvert des yeux ronds: éditer? Pour faire quoi? Son frère adore les papillons, alors elle espère en avoir capté quelques-unes pour lui montrer ceux que nous avons croisés. Son cousin est géologue, il aimera les paysages de montagne. Sa maman, elle, s’intéresse à tout, elle aura droit à l’intégrale.

Voilà (presque) de quoi regretter les soirées diapos. Si les chats ont bien droit à neuf vies, comme le veut la légende, j’espère pour eux que chacune est différente de la précédente. Nous autres, humains nostalgiques, nous allons passer notre vie unique à revivre neuf fois, cent fois, mille fois les mêmes scènes en rediffusion, les nôtres en plus de celles des voisins. Elles ont vraiment intérêt à être longues, les soirées d’hiver…

Ma star, mon lapin

Dans le grand verre étroit, la mixture affiche un ton vert opaque, une ambiance de fond de marais algueux. Pourtant, la présence d’une paille atteste que oui, ce liquide-là est bel et bien destiné à la consommation humaine. Alors quoi? Allons-nous désormais boire de la rainette mixée? Presque! Moi qui, à la faveur des récentes après-midi ensoleillées, ai passé une partie de mon été en position ventrale, lunettes solaires au bout du nez, à me cultiver sur papier glacé, je suis aujourd’hui en mesure de parier que nous allons tous passer au jus vert. Contaminés sans même savoir ce qui nous arrive. Ce n’est qu’une question de mois. Toutes les stars hollywoodiennes dont j’ai lu les déclarations sont formelles: le kale est notre planche de salut. Détox garantie, riche en tout ce qui est sain, pauvre en tout ce qui nuit au corps. Gwyneth Paltrow le mange en pesto, Eva Longoria le préfère en chips, les Obama le cuisinent braisé, mais c’est la version boisson énergisante qui fait l’unanimité. Courage…

Oui, moi aussi, au début, j’ai dû chercher sur Wikipédia. Mais depuis que je l’ai repéré, je le vois partout. Ce tas de verdure frisée, non pommée,  appartient donc à la famille des Brassicacées, il pousse n’importe où et passe pour l’une des variétés les plus proches du chou sauvage. Un pedigree qui en fait un élu évident pour les nouveaux snobismes alimentaires, qui, ces jours, n’aiment rien tant que les jardinets bio à cultiver de ses petites mains propres, plantés d’antiquités végétales. Quand on se penche sur la question, il s’avère que le goût est plutôt amer (une petite framboise, dans le mixeur, pour faire passer toute cette santé, mmmh?) et qu’il convient de masser les feuilles entre ses paumes pour les attendrir si on compte, ô audacieux!, les avaler en salade (avec citron vert et piment). On comprend pourquoi la culture du kale en a été abandonnée durant les décennies où manger n’était pas encore un péché.  Bref, si la folie verte n’est pas tout à fait arrivée en Suisse, elle approche: chez Globus, à Genève, les clientes jet-setteuses viennent déjà demander du [kejl] (prononciation d’origine) et on le leur fournira sur commande, dès novembre, pour  11 fr. 90 le kilo, en provenance d’Espagne. En France, une expatriée américaine tente d’implanter le légume mousseux auprès des agriculteurs. La révolution frisée est en marche!

Une seule bonne nouvelle dans ce marigot de vitamines est qu’une star, au fond, est un petit animal tout simple. Qui vous parle de diamants et de caviar? Allons! Ses goûts sont aussi naturels que ceux d’un lapin en cage: une belle feuille verte bien rigide et elle passe la journée à s’y faire les dents.

Pattes noires

Pattes noires

On dirait de petites araignées toutes en pattes, de ces bestioles qui se réfugient ces jours dans l’appartement, à l’abri de la bise et de la rosée. Sauf que l’araignée dans sa version humaine n’entre pas, elle sort, elle et ses longues jambes fines et noires qui sautillent sur le trottoir. Depuis quand les fillettes ont-elles donc des jambes noires, alors qu’elles devraient, en cette fin d’été, décliner des nuances allant du caramel au chocolat? Le legging n’est certainement pas une invention de l’année, mais, en cette rentrée scolaire, on ne voit que lui. Et on réalise soudain qu’il a été là de juin à août, bien avant que les matins ne se mettent à frissonner. J’ai repéré des robettes à fleurettes sur legging noir, des jupons qui dansent sur legging noir, des shorts minuscules en jeans sur legging noir et même des bermudas à carreaux sur legging noir. Au secours, les araignées circulent en bandes!

Sans trouver le legging seyant sur qui que ce soit, je suis prête à comprendre que les dames prudentes aient parfois envie de gommer un genou imparfait sous un tissu opaque. D’autant que les dieux de la mode nous ont souvent poussées aux superpositions, avec tous ces jeux de jupes sur pantalons, ou bustiers sur chemise, qui rendent les folies les plus dévêtues vendables jusqu’au Moyen-Orient, pourvu qu’elles soient portées en couches superposées. Dans cette mouvance de la chair cachée, le legging s’est imposé comme une sorte de tableau noir sur lequel chacune dessine son corps idéal. Une minijupe de vamp en cuir lacéré? Peut-être, mais je reste protégée, gainée, jusqu’à la cheville…

Admettons donc l’opération camouflage. Mais quid des petites filles? Qu’auraient-elles à planquer sous le tissu compressant? Ressentent-elles déjà, confusément, la culpabilité de la peau nue? J’ai eu la chance de grandir dans un temps où les gamines portaient des kilts plissés à mi-cuisses, avec des chaussettes à trou-trous. Les mamans les plus angoissées nous collaient des culottes en laine aux premières chutes de Celsius, pour qu’on ne se gèle pas les joues arrière sur le métal des bancs, aux arrêts de bus. La laine grattait un peu, mais nous aimions sentir la brise agiter le duvet des jambes, l’herbe nous mordiller les cuisses. Parfois, la liberté ressemble à un courant d’air insolent sous la jupe. Je n’aime pas l’idée que les petites filles d’aujourd'hui s’en privent.

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