24/05/2013 16:12 | Lien permanent | Commentaires (0)

Venin avec rondelle d’orange

Si l’humain avait gardé ne serait-ce qu’un semblant d’instinct de survie, jamais il ne consommerait un élixir pareil. Pensez: la boisson, servie dans un grand verre rond, irradie de cette couleur aux connotations hautement vénéneuses, l’orange phosphorescent. Orange comme le feu routier qui signifie «attention» ; orange comme les anneaux du très venimeux serpent corail ; orange comme le Monarque, ce papillon gavé de substances toxiques qui rend malade l’oiseau qui voudrait le gober. Bref, le monde animal sait fort bien que certaines couleurs dites aposématiques signalent tout élément menaçant. A côté de l’orange luminescent, il n’y a guère que le vert Stabilo Boss (chenille urticante, caraque et ses millions de calories) et l’ultraviolet (grenouille de dard, dont la peau suinte d’un poison capable de tuer vingt personnes) à pouvoir rivaliser au sommet du grand hit-parade des signaux de dangerosité. Fuyez, malheureux!

Mais l’homo aperitivus, celui qui aime à lézarder sur les terrasses à l’heure où le jour s’efface pour laisser place à la nuit, n’a visiblement que faire des signalisations naturelles. Il vit aventureusement et a soif de mixtures de sorcières. Je rentre de Venise et j’ai encore des nuées de lucioles orange devant les yeux. Là-bas, dès 17 heures, commence le ballet des Spritz. Les garçons de café en transportent par plateaux entiers, virevoltant entre les tables rondes avec leur chargement aux couleurs radioactives. Le Spritz? Apprenez donc, vous qui pourriez l’ignorer encore, qu’il s’agit d’un cocktail très prisé dans la ville à la gondole, mais qui, à l’instar de Marco Polo, n’a nullement l’intention de s’y cantonner. On en signale déjà l’arrivée au bar du Beau Rivage Palace, à Lausanne, et les connaisseurs l’annoncent comme la boisson de l’été 2013. Héritage de l’Empire Austro-hongrois, le breuvage porte un nom germanique qui signifie «éclaboussure». Comme dans tous les grimoires dignes de ce nom, la recette exacte de l’ingrédient principal – l’Aperol – reste secrète, mais on y distingue rhubarbe, gentiane et quinine, à mélanger avec du prosecco (ou du champagne si on veut faire chic) et de l’eau pétillante – le tout sur lit de glace avec rondelle d’orange. Ça a l’air infâme? Le pire, c’est que ça ne l’est même pas. Un joli mélange d’amertume et de suavité, une flaveur d’états d’âmes compliqués où la légèreté finit par l’emporter. C’est alors que les Vénitiens (et les touristes) en commandent un second.

Pour avoir essayé un soir cinématographique sur la lagune, je crois avoir compris pourquoi cet orange-là était  aussi ensorcelant que dangereux. Il a l’exacte nuance du coucher de soleil le plus délirant, celui que l’on dirait en toc tant il en rajoute dans le technicolor. Alors évidemment, boire le soleil jusqu’à la lie – comment résister?

Pourvu qu’un jour l’été revienne…

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