07/05/2013 09:48 | Lien permanent | Commentaires (0)

Palais pipi

La Foire horlogère de Bâle a fermé ses portes cette semaine et le monde du beau a chanté des alléluias, éperdu devant la complexité des mécanismes, les tourbillons en parade, les cadrans de nacre, les sertissages maxicarats… Applaudissements et bravos aussi pour le magnifique nouveau bâtiment de cette grand-messe, signé Herzog & de Meuron. Le monde du beau a bien raison de s’ébaubir: cette célébration du savoir faire helvétique sous toutes ses facettes a du panache, de l'ambition, avec la dose de folie idoine.

Je n’aimerais pas gâcher l’ambiance, mais j’ai un bémol personnel à apporter, sur le plan architectural. Le puits de lumière central est certes sublime, en vrai et en photo, mais les génies de l'élément bâti semblent pourtant oublier un détail: même les gens du luxe sont des humains et, à ce titre, soumis à quelques impératifs organiques. Ils ont ainsi parfois – je sais, c’est sot - besoin de faire pipi. Et c'est dans ces circonstances extrêmes que l'architecture grandiloquente montre ses failles. Les cabinets les plus évidents se situent à gauche en entrant, derrière une porte dérobée. On pousse ladite porte et… changement de décor radical: plus de tapis rouge, plus d’orchidées en cascade, plus de gants blancs. Rien que du béton nu de brut et un long escalier. Avec une interminable file d’attente. Devant moi: quinze élégantes piétinent sur place, jambes entortillées, lèvres serrées de dépit et regard au loin, essayant de rester dignes. Quatre cabines pour plus de 12 000 visiteurs par jour, dont la moitié de femmes, ça fait long l’attente. D’autant que les statistiques assurent que les usagères passent entre 2 minutes 33 et 3 minutes derrière la porte fermée, contre 84 à 113 secondes pour les hommes. Et à la foire horlogère, il faut compter large: au vu de la hauteur de talons des hôtesses, il convient d’ajouter le temps nécessaire à un changement de compresses protectrices dans les escarpins, sous peine de laisser un orteil dans l’aventure.

Bref, dans de tels cas, normalement, je vais chez les hommes. Mais là je n’ai pas osé. Les urinoirs étaient juste derrière la porte d’entrée et j’ai eu trop peur de croiser un des célèbres patrons horlogers, tout appareil au vent. Ou pire: Federer! Il visitait la foire ce même jour…

J’ai appris plus tard que d’autres cabines étaient planquées ailleurs, au loin, mal indiquées. Peut-être. Tant pis. Ceci est donc l’humble prière d’une simple pisseuse aux Dieux de l’architecture: prenez donc exemple sur l’horlogerie. Ces gens-là gravent, décorent voire sertissent la moindre petite roue dentée à l’arrière de la montre, pour que tout soit parfait même là où c’est invisible. Je trouve qu’en beaux bâtiments, nous mériterions pareil: du soin jusqu’au plus petit des petits coins.

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