26/04/2013

Heureux et bagués

 

Feu Max la cigogne aurait sans doute gonflé ses plumes de fierté en se découvrant à ce point précurseur. Pensez: quatorze ans après la pose de sa bague - en une sorte d'inconscient hommage posthume - nous voilà tous en train d'arborer notre identité à la patte. Bon, comme l'humain n'est pas un échassier et que son membre est plus épais, l'objet prend volontiers la taille d'un bracelet, mais le principe de l'identité codée reste le même.

L'autre semaine par exemple, le tout Lausanne et environs, surtout dans sa population cultureuse, arborait une bande de papier coloré au poignet. C'était la période du Festival de Cully, l'objet était caduc depuis la fin du concert de la veille, mais les amoureux de musique le gardaient comme un trophée, une preuve de leur culture branchée, à agiter sous le nez de leur collègue de bureau, de leur voisin ou de la boulangère. Avec les Francomania de Bulle (début mai), puis Montreux et Paléo en été, les occasions de frime cultivée ne vont pas manquer. Quoi?! Tu n'as pas vu The Smashing Pumpkinshier soir? Allô, mais qu’est-ce que tu faisais, alors??? Je me demande si l'opéra aussi ne devrait pas baguer ses spectateurs… Xe serait là une belle opération de promotion urbaine.

Dans un registre technologiquement plus proche de la balise de notre oiseau, on voit apparaître, avec le printemps, ces nouveaux petits anneaux de caoutchouc à fixer au bras, qui mesurent les dépenses caloriques de leur porteur. A la fin de la journée, ils apposent leur verdict: mieux ou moins bien que la veille, privé de dessert ou pas. Si ça se trouve, on peut connecter l'engin directement à Facebook, ce qui permettrait à terme une vaste étude comparative sur la condition physique du citadin bedonnant moyen. Presque aussi intéressant que les cycles migratoires des échassiers, non? Pour se donner du cœur aux muscles, je me permets de rappeler que la cigogne héroïque, elle, se collait parfois jusqu'à 600 kilomètres par jour. Elle méritait sans aucun doute son mulot du dîner.

Mais la dernière trouvaille en matière de baguage humain (outre celui des prisonniers en liberté conditionnelle) est un bracelet à puce développé pour les travailleurs de l'humanitaire: léger à porter, impossible à enlever, GPS intégré, il envoie des SMS de détresse en cas de besoin et serait un outil de prévention de kidnapping. Tiens, pour les chiens égarés, on y avait pensé plus vite…

Alors, vous prenez lequel? Qui n'a pas son bracelet identitaire à traçabilité garantie?

Je ricane, je ricane, mais à mon poignet droit se balade une fine tresse de laine rouge, passablement détendue. Elle est là depuis mon dernier voyage en Asie, en décembre, depuis qu'une bonzesse au pied d’un temple en ruine me l'a nouée là en signe de bénédiction. Pas très techno, mon système, mais je n’arrive pas à me résoudre à enlever ce cordon qui raconte, lui aussi, une bribe de vie.

 

19/04/2013

Au bonheur des limaces

Excellente idée! Dès le printemps prochain, la ville de Zurich va changer l’ambiance végétale de ses rues et planter des herbettes et des légumes sur ses ronds-points et talus, à la place des fleurs usuelles. Bienvenue à la carotte sur Paradeplatz! L’affaire se veut une mesure d’économie (ah bon ? les plants de raves sont meilleurs marché que ceux des bégonias ?), mais surtout  un pas vers la mouvance de l’ «urban farming», issue de ces jardins new-yorkais qui entendent rendre la ville comestible. Hé, on est en période crise: pas question de gaspiller! Va donc me chercher un brin de persil sur le trottoir, pour agrémenter le potage!

Esthétiquement parlant, je ne peux qu’applaudir l’initiative: des rangées de tomates rougissantes, ou de belles scaroles tout en rondeur et en volants, sont forcément plus émouvantes qu’un parterre de pensées, ces fleurs si tristes qu’on a toujours la tentation de vérifier si elles ne sont pas en plastique. Il faut dire que je suis un brin dubitative sur certaines décos de rue actuelles. Le jardinier municipal de mon quartier, en particulier, est un vrai sadique. Ses îlots de béton et roc ne laissent croître que des bonzaïs dépressifs et il accroche des paniers de géraniums criards à mi-hauteur des réverbères, comme autant de bulles de rage au-dessus des têtes des passants. Alors, forcément, une lignée de poireaux m’apparaît comme le summum de l’élégance verte.

Le côté «économie de guerre» de ce potager collectif, en revanche, m’apparaît hautement suspect. Moi qui renonce à ramasser de l’ail des ours, au bord de la Venoge, eu regard aux cohortes de chiens qui s’y promènent, je ne vais certainement pas prélever mes condiments aux pieds des arbres du centre-ville, là où même les noctambules contribuent à l’arrosage. Quant aux récoltes de fenouil dans la circulation, je vois déjà les citadins faire la course, sécateur au poing, en se coupant la priorité dans les giratoires. On pourrait peut-être semer des radis entre les deux voies de l’autoroute, aussi? Ce serait à peine moins pratique.

Alors, promis, je dévorerai les plates-bandes des yeux, avec bonheur, tout en continuant à aller faire la cueillette de saison sur les étals du marché. Les limaces, elles, vont sans doute écrire une lettre de remerciement à tous les conseils communaux qui suivront cette piste verte. Pensez! Un tel garde-manger pour elles seules!

12/04/2013

Photographie animalière

Qui n’a pas encore vu le film Perfect Mothers? courez! Volez! Foncez! Je ne trahis aucun secret en rappelant qu’il s’agit de la version cinématographique d’une nouvelle de Doris Lessing. La grande dame exquisément effrontée  a écrit, à 83 ans, cette histoire de deux amies intimes qui finissent toute deux par s’éprendre – au sens le plus voluptueusement physique du terme – du fils  de l’autre. Voilà pour l’intrigue. Inutile de vous sentir lésé du suspens si vous l’ignoriez: l’essentiel, dans la narration, tient à la subtilité des sentiments et l’avidité des regards. L’attirance croisée, elle, est posée à peine trois minutes après la fin du générique. Voilà pour le scénario. Et je me permets de conseiller en passant à toutes celles qui disposent d’une amie proche d’aller au cinéma avec elle. Juste pour le plaisir de la conversation assez extravagante à la sortie: «Tu te vois, toi, coucher avec mon fils?» - «Quelle horreur! Il ne voudrait jamais de moi!» - «En même temps, le petit Raoul, fils de Céline, va bientôt passer son bac et il commence à prendre du muscle…»

Mais outre l’excellence du film et les questions dérangeantes qu’il soulève, il y a une autre raison de s’émerveiller devant l’écran: la beauté des femmes. On est bien d’accord, avec Naomi Watts et Robin Wright, il faudrait vraiment se donner beaucoup de peine pour faire un éloge de la laideur. Mais l’affaire est plus subtile qu’une plastique de comédienne. Les deux actrices ont dans les 45 ans, un âge somme toute plausible pour mêler son corps à celui d’un éphèbe de 19. Et on comprend parfaitement pourquoi les deux jeunes hommes, fermes et bronzés, s’abiment de désir: Anne Fontaine filme des nudités féminines profondément émouvantes, tant sur les visages que sur les chairs. Là, un fin duvet hésite sur l’arête de la mâchoire. Ailleurs, la peau du décolleté plisse un rien, comme une soie à caresser, à retenir. Ailleurs encore, un tendon du cou trace comme un chemin vers le baiser. Et que dire de la paupière à peine lourde, qui se ferme de ravissement? Ces femmes sont sublimes, prises dans la grâce fragile d’un instant de bonheur, indépendamment des années passées et de celles à venir.

Il existe beaucoup de manuels pour apprendre aux amateurs à photographier les animaux. Quand guetter la libellule dans la rosée du matin. Comment susciter la convoitise dans le regard du chat à l’aide d’une croquette au saumon. Quel zoom utiliser pour s’approcher d’un guépard sur la branche d’un acacia. J’aimerais qu’Anne Fontaine publie un guide similaire sur l’art de photographier les femmes. On pourrait toutes en offrir à nos maris, nos amants, nos soupirants, pour qu’ils nous fournissent des images troublées d’amour, dans lesquelles nous pourrions nous mirer, en paix avec le temps qui passe.

09/04/2013

Bande de pies

Il ne brille même pas… S’il était en brocard doré, brodé de strass ou simplement pailleté, je serais sans doute prête à comprendre que des hordes de pies aveuglées s’abattent sur ce sac de toutes les convoitises. Mais là, on se calme, le sac en question ne vaut vraiment pas la peine qu’on s’abaisse à le faucher. Il m’arrive pourtant à moi aussi d’éprouver un sentiment de manque face à lui. Je suis à deux doigts de me coucher par terre et de frapper le sol de mes poings en pleurant «Il me le fôôôô ! » - comme une Paris Hilton devant le dernier hit-bag griffé.

Retour sur une frustration quotidienne. Le sac qui me fait défaut, ces temps, est l’horrible machin en plastique blanc qui coûte 60 francs le rouleau, avec l’inscription «trier, c’est valoriser» en guise de label de luxe. En brave fille à conscience écologique, j’avais donc fait une petite provision de ces poubelles pas belles en début d’année, qui, malgré mes efforts de compactage, compostage et autre réductions en compote, a fini par s’épuiser. Facile, me suis-je dit, il suffit d’en racheter. Hé bien pas du tout: devant le rayon vide des premières grandes surfaces visitées, j’ai conclu à une pénurie momentanée. Ce n’est que plus tard que j’ai remarqué le panneau «se renseigner à la caisse» sur le seul espace  vide au milieu des rangées de rouleaux de sacs noirs. (Au passage, pourquoi, nom d’une peau de banane, continuent-ils à vendre des sacs noirs que l’on ne peut jeter nulle part ? Pour glisser sur les pentes enneigées, en ce printemps météorologiquement détraqué?)  Bref, le sac taxé ne se vend que sous le manteau, comme un produit précieux, presque illégal, qu’il serait dangereux d’exposer à toutes les mains, à tous les yeux. Le savoir, c’est une chose; parvenir à s’en procurer, une tout autre! Personnellement, une fois positionnée dans la file de la caisse, je rêvasse accrochée à mon charriot, j’envoie des messages texto pour que les enfants mettent l’eau des pâtes à chauffer , je regarde ma montre… et j’oublie systématiquement de demander les sacs quand enfin arrive mon tour de payer. Du coup, j’en suis réduite à entasser en pestant des sachets de plastique bourrés dans le garage, en attendant de les recouvrir – peut-être, un jour –  d’une parure blanche dûment taxée.

La ménagère lasse en moi s’interroge : Pourquoi ce cirque? La caissière a fini par m’expliquer qu’il y avait trop de vols pour que l’on puisse laisser ces denrées rares en rayon. Et la dame derrière moi a précisé, experte : «Les gens glissent les rouleaux dans la manche du manteau!»Vous m’en direz tant ! Toute cette énergie pour finir à la décharge?

Ceci est un appel de détresse: de grâce, bande de pies, arrêtez de vous en prendre aux poubelles! Volez donc une denrée plus scintillante: des œufs en chocolat enrobés de papier d’argent, par exemple, ceux-là, on en a bien assez mangé la semaine dernière.

02/04/2013

Les chevilles des hommes

Mesdames, baissez les yeux. Non pas en un acte de modestie, bien au contraire! En fait, il devrait se passer des choses espiègles, cette saison, au niveau du bitume. Ce sont là des retombées secondaires agréables des caprices de la mode: au fil des collections apparaissent et disparaissent des zones corporelles en d’autres temps négligées. Or les pantalons masculins qui raccourcissent (on le voit depuis des mois, mais la tendance s’installe maintenant sérieusement) posent soudain un vrai cas de conscience modeux: que faire de cette bande de jambe qui surgit soudain entre l’ourlet et la chaussure? La cheville des hommes devient un espace de liberté créative. Et cela pourrait être extrêmement joli: vivement le soleil!

Car – foi de styliste, juré sur la tête des griffes de luxe – la seule erreur/horreur à ne pas commettre est la chaussette noire. Celle-là, c’est bon, on l’a vue et revue et de toute manière elle a pour vocation de se faire oublier. Or c’est justement de l’effet inverse qu’il est désormais question. Première option, soufflée par tous les chaussetiers: la couleur. Si vous avez l’intention de visiter le rayon idoine, dans un magasin, prévoyez des lunettes sombres, car ça brille de mille feux, avec une prédilection pour le jaune Stabilo et le vert basilic. L’idée est la suivante: un cravaté de base ne va jamais oser troquer son uniforme gris sur gris au profit de l’une de ces folies bariolées qui défilent sur les podiums (mention spéciale pour le pantalon orange avec son cardigan bleu roi), mais il se pourrait qu’il ait envie de signaler discrètement que lui aussi a su humer le vent coloré de la mode. Il se galbera donc le cou-de-pied d’un motif surprenant – des losanges en tons dragées, par exemple – que seuls verront ceux qui savent guetter le bon endroit, au bon moment. Petit secret entre amis…

La seconde option est celle choisie par tous les grands noms du style, de Gucci à Vuitton en passant par Hermès et Ermenegildo Zegna. Je veux parler des mocassins portés à cru. Un esprit très italien décontracté, facile à appliquer en pleine canicule avec un jean retourné. Mais là, version tenue de travail, le jeu est plus subtil: la cheville nue apparaît sous un complet trois pièces, en fine laine sèche avec cravate alignée au cordeau. Du coup, la peau surgit quand on ne l’attend pas, troublante vision en cours de réunion avec son banquier – par exemple. Mise en valeur par le tissu très civilisé (en haut) et le cuir plus animal (en bas), la malléole pâle ou bronzée prend soudain une fragilité incongrue, presque palpitante, comme un faon surpris dans une clairière.

Messieurs, voudrez-vous?

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