26/04/2013 08:37 | Lien permanent | Commentaires (0)

Heureux et bagués

 

Feu Max la cigogne aurait sans doute gonflé ses plumes de fierté en se découvrant à ce point précurseur. Pensez: quatorze ans après la pose de sa bague - en une sorte d'inconscient hommage posthume - nous voilà tous en train d'arborer notre identité à la patte. Bon, comme l'humain n'est pas un échassier et que son membre est plus épais, l'objet prend volontiers la taille d'un bracelet, mais le principe de l'identité codée reste le même.

L'autre semaine par exemple, le tout Lausanne et environs, surtout dans sa population cultureuse, arborait une bande de papier coloré au poignet. C'était la période du Festival de Cully, l'objet était caduc depuis la fin du concert de la veille, mais les amoureux de musique le gardaient comme un trophée, une preuve de leur culture branchée, à agiter sous le nez de leur collègue de bureau, de leur voisin ou de la boulangère. Avec les Francomania de Bulle (début mai), puis Montreux et Paléo en été, les occasions de frime cultivée ne vont pas manquer. Quoi?! Tu n'as pas vu The Smashing Pumpkinshier soir? Allô, mais qu’est-ce que tu faisais, alors??? Je me demande si l'opéra aussi ne devrait pas baguer ses spectateurs… Xe serait là une belle opération de promotion urbaine.

Dans un registre technologiquement plus proche de la balise de notre oiseau, on voit apparaître, avec le printemps, ces nouveaux petits anneaux de caoutchouc à fixer au bras, qui mesurent les dépenses caloriques de leur porteur. A la fin de la journée, ils apposent leur verdict: mieux ou moins bien que la veille, privé de dessert ou pas. Si ça se trouve, on peut connecter l'engin directement à Facebook, ce qui permettrait à terme une vaste étude comparative sur la condition physique du citadin bedonnant moyen. Presque aussi intéressant que les cycles migratoires des échassiers, non? Pour se donner du cœur aux muscles, je me permets de rappeler que la cigogne héroïque, elle, se collait parfois jusqu'à 600 kilomètres par jour. Elle méritait sans aucun doute son mulot du dîner.

Mais la dernière trouvaille en matière de baguage humain (outre celui des prisonniers en liberté conditionnelle) est un bracelet à puce développé pour les travailleurs de l'humanitaire: léger à porter, impossible à enlever, GPS intégré, il envoie des SMS de détresse en cas de besoin et serait un outil de prévention de kidnapping. Tiens, pour les chiens égarés, on y avait pensé plus vite…

Alors, vous prenez lequel? Qui n'a pas son bracelet identitaire à traçabilité garantie?

Je ricane, je ricane, mais à mon poignet droit se balade une fine tresse de laine rouge, passablement détendue. Elle est là depuis mon dernier voyage en Asie, en décembre, depuis qu'une bonzesse au pied d’un temple en ruine me l'a nouée là en signe de bénédiction. Pas très techno, mon système, mais je n’arrive pas à me résoudre à enlever ce cordon qui raconte, lui aussi, une bribe de vie.

 

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