25/03/2013

Un steak balèze

Autant lâcher le morceau tout de suite, comme ça, je me sentirai plus légère: j'ai mangé de la baleine. Voilà, c'est dit. 

(Là, je laisse quelques lignes de silence, le temps que se lassent les hurlements indignés.)

Voici donc les circonstances: dans les petits bistrots de pêcheurs le long des fjords norvégiens (reportage à lire bientôt dans le spécial voyage de encore!), le contenu des assiettes s'avère parfois intriguant: langue de morue, poisson séché, soupe épaisse à la triple crème acidulée, filets de hareng sucrés, œufs de cabillaud en tube - vive l'exotisme des saveurs nordiques. —N'écoutant que mes papilles intrépides, j'ai tout goûté. Tout? Presque! Dans un premier temps, j'ai scrupuleusement évité la baleine - souvent servie en tartare -  car le fonds d'écran de mon cerveau a gardé la trace des images de Greenpeace bloquant les bateaux de pêche, de queues géantes s'enfonçant dans les profondeurs arctiques, de mignons baleineaux sur la banquise - oups non, pardon, ça c'est les bébés phoques. Bref: cheval, chien, baleines, même combat: jolies bestioles que l'on ne mange pas. Même en lasagnes.

C'est alors qu'une cuisinière aux hanches rondes et au sourire lumineux est venue ébranler mes résolutions sentimentales en annonçant que ce soir, fête!, ce serait steak de rorqual. Ses enfants adorent, ça tombe bien! Que fait la visiteuse dans ce cas là? Option 1.- Elle émet des stridences (??) d'écolo en transe, mais ça fait peur aux mouettes; option 2.- Elle simule une allergie à la patate à l'aneth et file se coucher; option 3.- Elle saute sur l'occasion de "ne vraiment pas avoir le choix" et sort son carnet de notes. Hé, qui suis-je pour froisser une hôtesse attentionnée, fière des traditions ancestrales?   

Avant de passer à table, j'ai tout de même eu un dernier scrupule: que vais-je, nom d'un moratoire de pêche non respecté, bien pouvoir raconter à ma progéniture à moi au retour? Admettre que maman a boulotté le poster du WWF? J'ai frénétiquement surfé sur Internet pour me bidouiller un argumentaire, mais les connections wifi sont mauvaises dans le Grand Nord et je n'ai rien trouvé de probant. Je crains être peu convaincante en expliquant qu'il faut bien que quelqu'un utilise les 1286 bêtes que le gouvernement norvégien s'est attribué pour l'année et qu'après tout, la population des petits rorquals ne décline plus vraiment...

Bilan de l'expérience? J'ai la joie de l'annoncer en grande pompe: me voilà plus que jamais opposée à toute forme de pêche à la baleine, régulatrice de l'espèce ou pas, industrielle ou artisanale. La raison? Cette viande est simplement trop fibreuse pour justifier la mort ne serait-ce que d'une sardine. Une lointaine variante du bœuf, en plus coriace, mais mâtinée de relents de marée. Et les fanons ne sont même pas fournis en guise de cure-dents. Franchement, ça ne vaut pas le goût.   

 

Montée de sève

«Hé bien dis-moi, voilà l’été!» se lançaient les maraîchers, d’un stand à l’autre, le week-end dernier, alors que le premier rayon timide de la saison s’en venait caresser la betterave sur l’étal. On en est tous là: tellement envie de douceur et de lumière, qu’il nous faudrait des asperges, alors que la météo ne permet pour le moment que les bonnes vieilles racines, les mêmes depuis novembre.

Transposée dans l’univers vestimentaire, cette montée de sève est hautement dangereuse, car elle nous expose à une phase de vulnérabilité esthétique. Cherchez donc votre reflet dans une vitrine et faites le constat: si vous êtes comme tout le monde, vous voilà boutonné jusqu’au menton dans un vêtement dont le nuancier va du noir à l’anthracite, avec des jambes sombres et bottées en bas, un visage blafard en haut. Réflexe? Vous foncez dans la première boutique: les collections nouvelles doivent être arrivées! Elles le sont, oui, ô combien elles le sont…

Preneur d’un conseil mode? Résistez, malheureux! Ne mettez pas un pied dans un magasin pour le moment, le faux pas guette de partout. Les rayons sont en effet surchargés de chandails, chemisiers et autres pantalons de toile qui déclinent les couleurs du renouveau. Alors forcément, sevrés que nous sommes, on a envie de tout: rose comme la fraise, vert comme le bourgeon, jaune comme le pissenlit… L’univers sucré-dragée-bébé tend les bras. C’est là qu’il faut se méfier: il y a un piège de masse, une illusion d’optique de l’abondance. C’est beau, parce qu’il y a beaucoup, comme dans un verger en pleine floraison. Le hic, c’est que personne ne peut porter six cardigans en même temps et qu’une fois hors de la boutique, vous allez vous retrouver non pas avec une explosion printanière à vous mettre sur le dos, mais avec un chiffon tout orphelin, dans un de ces jaunes improbables qui ne va à personne. C’est l’effet poussins: dans les fermes et les musées d’histoire naturelle, ils vont bientôt naître par ribambelles, dans un joyeux tohu-bohu de jaune. Totalement irrésistible. Mais isolez en un et vous aurez un petit truc malingre et pâlot qui ne ressemble à rien. Le poussin tout seul, tout déplumé, comme une déco de Pâques ratée, c’est chacun de nous avec son nouveau pullover de mi mars.

Comme les asperges, les vêtements du printemps se portent mieux quand ils se font désirer. Ne pas se précipiter sur la première évidence, mais savoir attendre que la pulsion gloutonne se transforme en un désir plus subtil, plus exigeant. Passés les délires mièvres d’inspiration œuf & ruban, nous aurons envie de bleus glaciers, de kakis pâles, de verts émeraude. Les Dieux de la mode vont soupirer de soulagement