28/11/2012

La voix des hormones

Du temps de l’école, j’étais une fille, une vraie. Avec des couettes et une jupe plissée à carreaux (je sais, je sais…). Comme il était d’usage alors dans ce type de configuration, j’étais plutôt habile en français et en langues et particulièrement pomme en mathématiques. Ce n’est pas tant que je n’y comprenais rien, mais il était hors de question de fournir le moindre effort pour une branche qui m’aurait éloigné de ma fillitude. Autant dire que la vie professionnelle, des années plus tard, m’a forcée à nager dans les budgets et les business plans et que l’apprentissage s’est fait en eau froide.

Quand donc mon aînée est parvenue à son tour en classe, j’ai bien fait attention d’appliquer tout juste les principes d’égalité des chances, tels que promus par les divers bureaux d’orientation professionnelle, qui visent à donner aux filles le goût de la chose chiffrée. J’ai penché mon front soucieux sur les exercices de géométrie, j’ai vanté les joies de l’EPFL, j’ai encouragé la pratique de l’informatique. Là, ouf, c’est bon: ma descendante a une matu scientifique en poche, je peux clamer victoire et me reposer sur mes lauriers féministes, persuadée d’avoir contribué à gommer les clichés.

Un triomphe? Tu parles! L’effet boomrang est venu d’où personne ne l’attendait: du carnet de notes scolaires du cadet. En ces temps de presque demi-bulletin, je réalise soudain que cet enfant patine en français et aligne de piètres phrases sujet-verbe-complément en guise d’explication de texte. Ce qui se passe? La voix des hormones! Comme il s’en tire honnêtement en physique – normal, c’est un garçon – il se doit de réserver à l’enseignement du français une nonchalance ostentatoire extrêmement cool et virile. La littérature? Il balaie ces miasmes sentimentaux de son avant-bras velu: l’amour, la trahison, les espoirs déçus… Des histoires de nana. Allez donc expliquer à cet être tout en muscles et algorithmes que certaines questions méritent une réponse plus nuancée que «groumpf». «Mais mamaaaaan, ça sert à quoi le français?» A rien, mon chéri, tu le sais bien! Juste à communiquer avec les autres humains, à transmettre tes idées et émotions, à comprendre les leurs. Tout ce qu’une formule d’algèbre résume un peu trop drastiquement.

Y a-t-il plus désarmant qu’une idée reçue assez stupide pour simplement s’inverser?

 

16/11/2012

Le grand méchant trou

Pour le moment, cela ne se soigne pas. Forcément! Quel remède voulez-vous trouver pour un mal qui vient à peine d’émerger des profondeurs de Facebook? Oyez, oyez (ou plutôt: regardez!) voici arriver la trypophobie, la peur des trous. Un peu partout sur l’Internet et les réseaux sociaux, des groupes se constituent pour échanger des images de trous et partager les Ahhh! et Bêêê! qu’elles leur inspirent. Le grand hit en la matière est un plan rapproché d’un pédoncule de lotus, avec chaque petite graine bien rangée dans son orifice. Il semblerait que pour 2 à 5% de la population, cette vision s’avère parfaitement dégoûtante – ce que j’ai personnellement de la peine à comprendre, moi qui me lèche les babines devant les fruits de lotus en soupe, à la cambodgienne. Si vous ne voulez pas de vos trous, je vous les mange volontiers… Bref, la même répulsion s’étend à des vues de ruches (berk, toutes ces alvéoles), d’écorce d’arbres rongés par des insectes et même, découvré-je abasourdie, de ces bulles qui se forment dans la pâte quand on prépare un fondant au chocolat. Du coup, je me sens comme une miraculée: quel soulagement de pouvoir marcher en forêt et cuisiner ce que je veux, y compris un gigot d’agneau que je perce à tout va pour y glisser des éclats d’ail.

 

Même si la maladie ne figure encore dans aucun ouvrage scientifique, les chercheurs travaillent d’arrache pied, maintenant que les cas se multiplient par les voies miraculeuses de l’informatique. Une vraie contagion qui s’échappe de l’écran pour vous sauter dessus. Les premières pistes de réflexion postulent que cette allergie relève de l’évolution et serait une héritière de notre instinct de conservation - ce qui fait de moi, non pas une miraculée, mais une inconsciente. En effet, bien des bestioles dangereuses reproduisent sur leur peau des motifs que l’on pourrait, de loin, prendre pour des trous en trompe-l’œil. Voir la vénéneuse pieuvre à anneaux bleus, le python réticulé ou la grenouille de dard. A regarder l’affaire sous cet angle, peut-être que le gâteau au chocolat mérite lui aussi d’être approché avec circonspection…

 

Puisque tout le monde s’y met, j’aimerais moi aussi proposer mon adjonction personnelle aux catalogues des phobies percées: s’il y a des trous parfaitement répugnants, ce sont bien ceux  des chaussettes usées. Ne me lancez pas sur cette piste, je pourrais être intarissable sur les effets froncements de sourcils/chair de poule/grincements de molaires à la vue d’un gros orteil qui émerge quand on n’a plus de rechange en stock. Et les bas qui filent, alors? Totalement révoltants aussi. Quand aux perforations laissées sur les pulls pas des mites affamées, de celles que l’on ne remarque qu’une fois au bureau, je les déteste avec beaucoup d’énergie aussi.

 

Oh et puis, non! Cette cause est bien trop fatigante. A bien y réfléchir, les trous et moi allons continuer à vivre en belle harmonie.

 

09/11/2012

Et la hamsterette fit tourner sa roue...

 

Pour d’évidentes raisons, vous n’étiez pas au marathon de New York, le week-end dernier. Moi non plus. En revanche, dans la série des grands rassemblements populaires et sportifs qui n’ont pas été annulés, j’ai participé à un autre marathon, plus modeste: le Sunday’s cycling, qui rassemblait la tribu fitness romande pour 9 heures de pédalage immobile. (Pour les néophytes des clubs de gym: cette manière de rouler sans avancer s’appelle le spinning. Pour les amateurs: la prochaine messe analogue aura lieu à Estavayer-le-Gibloux, le 18 novembre, mais je crois que, moi, je vais plutôt masser mes courbatures). L’expérience s’est avérée hautement surréaliste: imaginez 180 vélos sur lesquels ça turbine avec ardeur, dans une salle de gymnastique géante, musique boum boum qui fait pulser le plancher et fenêtres obstruées pour donner toute leur puissance aux jeux de lumière. «Vous êtes avec moi?» hurle le moniteur/DJ qui pédale sur scène, momentanément violet, avant de virer au vert pomme - «Wouais!» rugit la salle en transe et en sueur. On se serait cru à ces discos d’après-midi pour les mômes, sauf que là, les plans drague étaient un peu compliqués, car les occasions de rapprochement sur vélo de fitness sont plus rares que pendant les slows langoureux. Sans même évoquer la composante olfactive de l’exercice. Yeah yeah, on y va, tous ensemble!

 

Ce même dimanche passé, pendant que je pédalais dans le vide, on voyait partout des photos de jeunes hommes sur leur vélo, en train d’actionner la dynamo et recharger ainsi les téléphones mobiles des New-Yorkais privés d’électricité. Dans cet ordre d’idée, on aurait pu penser que toute l’énergie déployée en salle aurait pu produire quelques kilowatts. Par exemple ceux que consommait la sono, mmmh? Hé bien rien du tout! Sans le passage d’un ouragan, le recyclage de l’effort en électricité n’entre pas dans les mœurs des pédaleurs sur place. On est là pour brûler de la calorie et durcir ses quadriceps, pas pour faire des étincelles!

 

J’ironise, j’ironise, mais je crains appartenir de plein droit à ce troupeau de possédés. Moi aussi, je suis prête à m’étourdir de décibels pour oublier que je m’agite comme une hamsterette dans sa roue au nom des Dieux contemporains de la forme. C’est juste qu’il y a des moments où le miroir grossissant de nos absurdités me renvoie une image accablante.

 

Mais bon, trêve d’états d’âme. Je vous laisse, là. Je n’ai pas fini mon programme condition physique de la semaine. Comme je n’ai pas trouvé de machine à patiner, je vais essayer d’y aller avec de vraies lames, sur de la vraie glace. Ça va être follement exotique.

 

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