14/09/2012

Un sumo végétal

Sale début de saison: j’ai déjà perdu mon premier duel. Sur le plan de travail, face à moi, la courge toute ronde se tenait en position de sumo, ronde et compacte, prête au combat. Moi, je m’étais noué un foulard autour du front pour me donner de l’ardeur et même si je ne tenais pas mon couteau entre les dents, l’état d’esprit y était. Je vous la fais courte: la courge s’est montrée déterminée et coriace. J’ai eu beau m’agripper à son pédoncule, la main bandée d’un torchon pour me protéger des épines, poignarder d’une lame acérée, faire contrepoids de tout mon corps pour fendre la bête… Rien à faire. Le sol de la cuisine se souvient encore des éclats orange et glissants. J’ai déclaré forfait devant un tas entremêlé de pépins et de chair éclatée, impossible à peler. Le gâchis est passé à la poubelle et au revoir la soupe curry-coco-coriandre.

Outre la vexation sportive et la frustration gustative que l’épisode a engendrées, il faut se rendre à l’évidence: voilà venu l’automne, quand la gourmandise se gagne au corps-à-corps. En été, la vie est douce: il suffit de se poster sous un cerisier, le bec grand ouvert, pour qu’y tombent des fruits suaves. On gobe le petit pois à même la gousse, on cueille la saucisse à peine mûre sur le grill. Et bien, cette facilité est désormais révolue. Nous voilà aux choses sérieuses, dans une relation âpre et guerrière avec l’aliment, qu’il faut terrasser pour pouvoir le consommer. Le cerf, tenez: il convient d’abord de le pister et l’abattre, avant de le dépecer, puis le mijoter en civet. Une affaire d’endurance et de violence: la saison est une ode au chasseur, dans toute sa virile splendeur. Passons vite sur les bécasses à plumer et les courges dont ne je veux plus en entendre parler. Quant aux marrons, il va falloir les peler en se brûlant les doigts, pfff! Et j’espère que vous avez nettoyé votre brosse à chanterelles: il est temps de traquer le grain de sable dans les plis de l’hyménium. Re-pfff!

Il va pourtant falloir s’y mettre. Moi, j’ai commencé l’entraînement. Tous les matins je me fais la mâchoire en broyant des quignons de pain de la veille. Comme ça, je pourrai bientôt arracher le jarret de sanglier de mes dents puissantes. Et je me suis mise aux pompes, car un jour, c’est dit, je vaincrai la courge. En attendant, je me défoule sur le seul produit de saison qui ne nécessite ni force, ni persévérance: le Vacherin Mont-d’Or. Je me suis bouché le nez et me voilà, cuiller en main, prête à l’attaque: gare à toi, fromage, toi je ne vais pas te rater!

 

 

 

07/09/2012

Demain, je deviens tipule

Depuis quelque temps, je croise souvent Jésus. Il se balade peinard sur les eaux du Léman, un pied devant l’autre au raz de l’eau sans jamais s’enfoncer. Depuis la Bible, on avait peu revu cela, mais en cette fin d’été où la température du lac frise encore les 20 degrés, le spectacle est devenu assez régulier. Evidemment, de près, les Jésus (car ils croissent et se multiplient) n’ont pas grand-chose de digne ni divin, avec leurs shorts de bain mouillés qui collent aux cuisses et leur pagaie à la main. Mais il émane un certain optimisme de cette pratique du «Stand up paddle board» -  le sport de la «planche à rame où l’on se tient debout», pour ceux qui n’aiment pas les anglicismes. Camper ses deux jambes sur la surface: voilà qui ouvre des perspectives peu usuelles dans le rapport de l’humain à l’eau.
C’est que, normalement, quand il évolue sur une surface aquatique, l’homme se tient assis. Dans une barque, une yolette, un canoe, au rappel d’un voilier, au volant d'un hors-bord, il affronte l’immensité dangereuse sur son séant, assuré de son équilibre insubmersible. Bien calé, il peut surveiller l’horizon et se sentir maître à bord, même suivre de l’œil les trajectoires imprévisibles des cygnes - on ne sait jamais où vont se fourrer ces drôles de dindes flottantes. J'en étais là à comparer les gens debout et les gens siégant, dans mes pensées à la dérive, agrippée à ma rame, quand je les ai vues. Au loin, en ombres chinoises sur le fond violet qui mélange lac et coteaux dans un même coucher de soleil, se découpaient des silhouettes mouvantes. On aurait dit un ballet de tipules - vous savez, ces drôles de moustiques géants avec des pattes partout. Elles bougeaient ensemble et en douceur, un peu maladroitement, comme des débutantes à leur premier bal. C'est touchant, une tipule qui apprend la valse.

La réalité s'est évidemment avérée plus prosaïque. Une fois l'éblouissement passé (il y a toujours un angle qui ne pardonne pas, entre le soleil plongeant et la rétine de la rameuse), la nuée de tipules, comme des cendrillons après minuit, s'est transformée en ce qu'elle était depuis le début: un cour collectif de yoga sur planche aquatique. Ouvre donc les yeux, ma fille (soupir), et concentre-toi sur ta prise dans l'eau.

N'empêche, l'image de cette grâce hésitante sur les vaguelettes m'a fait sourire encore longtemps. Il faut une belle dose de confiance dans les éléments pour s’en aller équilibrer ses postures au large. Une jambe tendue dans la brise, un bras vers le ciel, le tout balancé par la houle. Un petit poirier? Et plouf donc!

 

Voilà un état d’esprit qui me met en joie: ce n’est pas parce que c’est impossible, qu’il faut renoncer à essayer.

 

 

 

03/09/2012

Ton chien sur ma photo

L’autre jour, mon fils a adopté un chien. Enfin, quand je dis un chien… Il s’agissait d’une sorte de souris montée sur pailles, un chihuahua tellement frais qu’il aurait encore eu des morceaux de coquille sur la tête, s’il avait été poussin. Visiblement perdu, il tremblotait sous une haie. Ne me demandez pas comment un riquiqui pareil est parvenu à s’échapper, lui qui, en vitesse de sprint, mettait deux minutes pour traverser la rue, mais c’est là une autre histoire. Toujours est-il que fiston a rassuré et abreuvé le fugitif, puis a retrouvé son propriétaire dans le quartier afin de restituer la mascotte. Du très banal donc, sinon que le petit poilu et ses yeux remplis de points d’interrogation étaient vraiment craquants, ce qui a suscité des vagues de Ooooh et Aaaah dans le voisinage. L’ensemble du processus a duré quoi? Deux heures? Que représentent deux heures dans la vie d’un écolier en vacances? Et bien ces deux heures-là se sont soldées par une trentaine de photos. Qu’il a ensuite fallu visionner et envoyer à la ronde, mettre sur Facebook, puis aller voir toutes les deux minutes les commentaires postés. Et voilà une journée évaporée. Une question de fonds se pose maintenant: faut-il introduire le chiot dans l’album familial?

Juste là, en fin d’été, la gestion des images devient un enjeu vertigineux. Tout comme mon fils et ses copains se sont sentis propriétaires canins le temps d’une officialisation photographique, les expériences de vacances ne deviennent réelles qu’une fois figées en images. A-t-on vraiment vécu ce coucher de soleil, si on ne l’a pas capturé dans son appareil? A-t-on assisté au concert de Thomas Dutronc à Paléo si on ne l’a pas filmé sur son téléphone? C’est ainsi que je me retrouve aujourd’hui avec 2'316 images racontant l’été 2012 et franchement, je ne vois pas très bien comment endiguer cette déferlante de souvenirs. D’ordinaire, je réalisais des livres vite fait à la louche, mais cette année, je suis noyée avant même d’avoir compilé les images en provenance des divers supports (ma maman: «Souriez! Je vous enverrai la photo par mail!»). Le cas de conscience typique : faut-il garder le portrait hilare de ma copine Denise en version naturelle? Ou plutôt celui où elle est recoloriée en vert marrant? Ou lui envoyer toute la série et la poubelliser chez moi?

Un ami cher qui a longtemps enseigné la photo dans une école d’art me disait qu’il consacrait de plus en plus d’heures à apprendre à ses étudiants comment trier. Je vois bien pourquoi. Et je suis preneuse de cours grand public.

En fait, il y a deux options : soit on raccourcit les vacances de moitié, pour prendre le temps de se les rappeler ensuite en images. Ou alors on jette les appareils dans le lac et on réapprend à vivre en direct. Personnellement,  j’essaie la seconde.

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