22/06/2012

Roule, ma poule

L’être humain est mal fichu. Surtout en cette période de transhumance estivale vers l’ailleurs et retour, il lui manque un accessoire fondamental dans son bagage génétique: la roulette. Un pied, c’est bien: pratique, joli, on peut même le chausser de sandales (quand il ne pleut pas) et vernir les ongles des orteils. Mais qu’est-ce que ça avance mal! La roulette, en revanche, glisse tout en souplesse. Alors l’humain contemporain, mal adapté aux couloirs d’aéroport et aux interminables quais de gare, se procure des succédanés: des valises à tirer pour charrier les romans de vacances, des poussettes pour véhiculer les enfants, des vélos pour aller plus vite, des sacs à roulettes qui se transforment en trottinettes, des chariots de supermarché pour ne pas s’arracher le bras avec un panier surchargé. Toute une population qui avance à tours de roue.

A chaque fois que je croise les cohortes de vacanciers et leurs armoires mobiles, je pense à Venise en été. Sur les pavés historiques, d’où la voiture est bannie, le cahotement de la bagagerie estivale est assourdissant. Vrombissement obsédant répercuté par les murs vénérables: c’est la version touristique des Hells Angels débarquant en ville, avec les valises qui se répondent sur le chemin du prochain embarcadère de Vaporetto, comme le feraient des Harley-Davidson sur la route 66. Qui a encore envie d’entendre un gondolier chanter?

Dans les aéroports, en revanche, l’affaire se veut de plus en plus technologique et silencieuse. Sols lustrés et roulettes multidirectionnelles bien huilées, la migration relève presque du patinage artistique. L’autre jour, un car entier de touristes japonais s’est déversé dans le hall de Cointrin et je n’ai pu que rester bouche bée, admirative devant leur ballet paisible. Il y avait même une jeune fille habillée d’une sorte de tutu rose sur collants verts, belle comme un manga, qui maniait son énorme malle métallique du bout de l’index. Elle remuait deux doigts comme si elle disait bonjour à son chien, et la valise, docile, cheminait à son flanc, tournant à sa guise. Non, elle ne tirait même pas la langue.

Je crois qu’il est temps que je m’équipe en nouveaux bagages. En attendant la nouvelle génération, qui sera forcément encore plus légère à transporter. Ce sera quoi? Une version montgolfière de la valise, peut-être? Je me réjouis déjà de tenir mes affaires au bout d’une ficelle, comme une gamine cramponnée à son ballon à hélium. Ce jour-là, je suis prête à franchir tous les couloirs d’aéroport en sautillant en cadence.

15/06/2012

En écoutant les grenouilles

J’espère que juste là, au moment où vous finissez votre journal, vous étirez vos jambes nues au grand air et que vous ne voyez que de l’azur au-dessus des lunettes de soleil. C’est ainsi, du moins, que les prévisions météo annonçaient ce dimanche et, de ce milieu de semaine où j’écris, la perspective est enchanteresse. Telle que vous ne me voyez pas à cause du décalage temporaire, j’écris en chaussettes (!) et bottines (!!), ce qui constitue une double hérésie dans ma dévotion personnelle pour l’été. Derrière la fenêtre, les chutes du Niagara s’abattent sur le bitume et j’ai dû interrompre un entretien téléphonique, car mon interlocuteur n’entendait pas un mot à cause du martèlement aquatique sur son parapluie.

Outre l’expérience objectivement désagréable de ce juin qui se fiche de nous, je dois pourtant admettre que les caprices du ciel ont eu des retombées… disons intéressantes. Jamais, auparavant, je n’avais réalisé combien de grenouilles habitaient sous les pontons du lac. Vous les avez entendues? Il paraît que leur croassement annonce la pluie, alors autant dire qu’elles ont eu du boulot. Quels concerts sauvages, quelle énergie! Si on n’entend plus un son jusqu’en septembre, cela voudra dire que tous les batraciens sont aphones. Et puis, il y a eu ces éclaircies spectaculaires entre deux averses. Les nuages, soudain déchirés, laissaient passer cette lumière trop crue pour être réelle, comme un jeu de projecteurs, transformant les panoramas urbains en décors de cinéma. Des rayons descendaient des cieux, avec toute la dramaturgie d’une peinture religieuse. Merci, les Alpes de Savoie, pour l’apport majestueux en arrière-plan. Mercredi soir, j’ai ainsi croisé quatre chasseurs d’images, qui, appareil à l’œil, traquaient les arc-en-ciel superposés. Ils auraient pu aussi saisir le bonheur glorieux et gorgé d’eau des hortensias dans les parcs. Comme un émerveillement retrouvé.

Mais surtout, nos rapports sociaux sont en train de virer British. Comme en Angleterre, nous parlons soudain beaucoup pluviométrie, course des nuages, barbecues interrompus. J’éprouve de la tendresse pour ce vaste sujet joliment rassembleur, sur  lequel chacun brode son anecdote personnelle. Même les messages électroniques les plus professionnels introduisent de petites réflexions sur l’humidité ambiante, comme une manière de s’encourager dans l’adversité. Il y a une poésie mélancolique à notre observation commune du ciel, à l’espoir partagé de douceur. Le soleil va assécher ce sentimentalisme vite fait.

 

11/06/2012

Un morceau de bœuf entre les dents

Ne pas se vexer. Ne pas en faire un plat. Rester stoïque dans l’adversité. Bon, voilà l’affaire: je crois que je suis un mec. Anatomiquement certainement pas, mais il semblerait qu’une pulsion au fond de mon cerveau reptilien l’affirme sans aucun doute possible. Comment le sais-je? Je viens de lire une étude américaine sur les comportements des consommateurs et les symptômes ne trompent pas: non seulement j’accepte de manger de la viande – une attitude qui n’a déjà rien d’efféminé à une saison où beaucoup de mes copines se nourrissent d’une demi-feuille de laitue assaisonnée à l’eau pure - mais en plus j’aime ça. C.Q.F.D. Je sens déjà les poils percer sur mon avant-bras droit, celui qui taille gaillardement la côte de bœuf à l’aide d’un couteau aiguisé. Vais-je en plus avouer qu’il m’arrive (en cachette, dans la cuisine) de ronger un os? Jamais. Même sous la torture, je ne dirai rien, sinon je passerai directement de la catégorie «mec» à celle de «néanderthalien» et cela risquerait de jurer avec mes talons aiguille.

L’étude donc: Elle est l’œuvre d’un psychologue nommé Paul Rozin, de l’Université de Pennsylvanie, et elle explore les associations d’idées liées à la nourriture dans la culture occidentale, sous le titre «La viande est-elle mâle?». Réponse: ouiiiiii! Surtout les parties musculaires des mammifères comestibles, comme les steaks, les gigots et entrecôtes. Saignants, s’il vous plaît. Du côté féminin, on valorise – surprise, surprise – le chocolat, les petites graines, les pêches, les herbettes. D’une manière générale, le vocabulaire carné est majoritairement masculin dans 23 langues (pas en français, tiens: viande, bidoche, barbaque, saucisse…), alors que l’univers végétarien relève de la sensibilité féminine.

Bon, à ce stade, je me gratte la barbe avec perplexité. D’un côté, mes lectures diététiques m’incitent à me convertir en fille alimentaire vite fait, si je tiens à mes artères. De l’autre côté, mon esprit de contradiction et mon instinct féministe m’incitent à demander un second service jarret braisé, et même un os à moelle, en entrée, pour faire bon poids (200 grammes sur chaque fesse), histoire de faire mentir les clichés.

Et puis, je passe, en ville, devant l’affiche publicitaire d’une grande boucherie nationale, celle où l’on voit un barbecue avec des burgers qui frétillent et ce slogan: «Les hommes, retournez au grill!» C’est de l’humour. Enfin, je crois… Ce côté «hé, les mâles, soyez pas des mauviettes, faites votre job viril si vous voulez qu’elles vous aiment – et accessoirement qu’elles restent aux fourneaux» est forcément du 42e degré. Mais les bras m’en tombent quand même: je ne cautionnerai pas cette ligne de démarcation là entre les sexes. On ne pourrait pas trouver un plat réconciliateur à savourer ensemble? Dorade en croûte de sel pour tout le monde!

01/06/2012

Vue du nid

Le Clouds aouvert en début d'année à Zürich, et voilà le restaurant le plus haut de Suisse, perché au 35e étage (attention les oreilles dans l'ascenseur!) d'une tour scintillante de nouveauté. Je viens d'y manger et n'ai qu'un conseil: montez-y! Le menu est tout à fait agréable, avec son tartare de thon sur blini ou son bœuf Stroganoff sur pomme mousseline, mais l'intérêt est ailleurs. Dans la vue, évidemment! Comme à New York ou Hongkong, le dîneur surplombe la ville et observe, fourchette en main, les wagons qui serpentent, les voitures au feu, le jeu de Lego gris que sont les quartiers au loin, les échoppes sous les arcades du pont, les containers colorés convertis en boutiques. Pourquoi, nom d'un nain de jardin, se sent-on là-haut si peu en Suisse, alors que l'on contemple, comme au creux de sa main, la plus grande ville du pays?

Question de perspective sans aucun doute: chez nous, les villes ne se regardent pas de haut. Ce n'est pourtant pas que la Suisse manque de promontoires. Mais la plupart se déclinent en pics rocheux, en excroissances naturelles. Les points de vue d'altitude s'ouvrent sur des forêts épaisses, des lacs bucoliques, de verts pâturages semés, çà et là, de quelques ruminants autochtones. «too swiss to be true/trop suisse pour être vrai», disait ma copine américaine quand je l'emmenais contempler le Léman du haut des Rochers de Naye - il faut dire qu'il y avait ce jour-là des narcisses en saupoudrage neigeux sur les pentes, même moi je cherchais le producteur de cinéma qui avait installé ce décor.

L'identité suisse aime se projetter au cœur de cette verdure. Tout près, discrète, tapie dans le paysage. En matière de grandeur, les Alpes sont seules autorisées à s’emmitoufler de nuages – pas question que le bâti humain leur fasse concurrence! L’architecture nationale est ainsi constellée de fleurons au raz des gentianes: des chalets, des bunkers dissimulés, des maisonnettes qui «s’intègrent» comme diraient les dépliants des agences immobilières. Pays de renards (non, je n'ai pas dit «de blaireaux»!) qui se blottissent avec bonheur dans les tanières. Pas un peuple de cigognes, le genre à poser le nid tout en haut d'une cheminée pour dominer la situation.

Du coup, ce restaurant qui prend Zürich de haut me donne un joyeux tournis. Il était plein, la semaine dernière, de clients tout surpris d’être là, qui ployaient de longs cous pour regarder en bas, en gonflant leur plus beau plumage (c’est un restau chic...). La déco, elle, surligne malicieusement l’effet de nid: fauteuils et canapés blanc cassé et jaune – parés pour la couvade. Quel panache quand la Suisse se la joue à rebrousse plumes.

 

 

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