31/05/2012

Raton stupide

C’est l’histoire d’un rat qui n’a rien demandé à personne et qui pourtant, un jour dans sa cage de laboratoire, se retrouve avec une écuelle d’eau sucrée, là où d’ordinaire il n’y avait que de l’H2O sans bulle. Avec ses copains sujets d’études, il se pourlèche les moustaches de l’aubaine et lape goulûment son sirop de maïs à haute teneur de fructose. Que se passe-t-il six semaines plus tard? Bingo, vous l’aurez deviné, les rats deviennent gros au point de devoir changer de taille de bikini. Normal? Certes, mais il y a pire: ils deviennent stupides en plus. Avant d’empiler les bourrelets, les rongeurs avaient appris à retrouver leur chemin dans un labyrinthe. Avec un brin d’entraînement, ils s’y repéraient fastoche grâce à un système de signes sur les murs, qui leur permettait de se souvenir des virages à prendre pour trottiner gaillardement vers la sortie. Malins et rapides, les ratons… Mais pas pour longtemps. Après le régime maxisucre, plus rien! Le trou de mémoire, le vide neuronal, le court-circuit dans la communication entre cellules grises. Les bestioles se traînent dans les allées balisées et se heurtent à tous les culs de sacs, sans rien reconnaître de ce qu’ils connaissaient par cœur peu avant. La débâcle! Une meute de crétins à quatre pattes! Conclusion du docteur Fernando Gomez-Pinilla, professeur d’une multitude de domaines savants à l’Université de Californie et Los Angeles: «Un régime surdoté en sucre nuit au cerveau comme au corps. Voilà qui est nouveau.»

On s’en fiche, des rats? Peut-être. Reste que le sirop de maïs entre dans la composition de nombreux aliments industriels, dont pas mal de crèmes dessert et de boissons – un ingrédient dont l’Américain moyen consomme plus de… 18 kilos par an. Soudain, l’environnement quotidien s’englue dans le cauchemar sirupeux: sur combien de canapés du salon se vautrent des ratons maison, une zappette dans une main, un soda dans l’autre? De ceux qui ne sont pas totalement expérimentaux (encore que…), qui portent leurs jeans sous les fesses et qui s’expriment via les borborygmes de l’adolescence? Autour du sofa comme un radeau, une mer chahutée de bouteilles PET vides et d’emballages de biscuits. Bon sang, mais c’est bien sûr! On parlait d’âge bête, mais c’est l’âge sucré! Voilà donc pourquoi tant de jeunes pubères peinent à retrouver le chemin de la poubelle et ne se souviennent jamais de rien d’autre que des éliminés de Koh Lanta: ils ont le cerveau en panne douce.

Le salut vient de la science, une fois de plus. Retour au labo: les rats voisins des abêtis, engraissés au maïs eux aussi, se sont mieux tiré des tests grâce à une alimentation enrichie en oméga 3. Dès demain, parents de collégiens amorphes, saumon et crevettes au menu à chaque repas. On croise les doigts: les séquelles sucrées sont-elles réversibles avant les oraux de maths, à la mi-juin?

18/05/2012

Comme un chaton rose

Ils tombent bien, ces jours de congé. En plein printemps, en pleine accélération saisonnière au travail (pourquoi diable y a- t-il toujours tout à la fois en mai???) et surtout en pleine floraison des pivoines. Ces temps, je n’aspire qu’à un bonheur: me lover dans un fauteuil et regarder des pivoines s’ouvrir. Il faut s’y mettre pile maintenant, ce plaisir contemplatif ne dure guère.

Alors que les fleuristes regorgent de plantes fières et nobles, de ces nouvelles variétés sélectionnées pour être aussi brillantes que du plastique, les pivoines échappent à la discipline de la série. Chacune est différente, avec cette fougue du végétal rustique qui ne se laisse pas cultiver n’importe où, n’importe quand. La pivoine pousse en mai-juin et voilà! Celles de nos marchés viennent de Suisse ou tout au plus du Sud français, par exemple du pied du Vercors où les choie l’un des plus anciens producteurs spécialisés – la sixième génération des Rivière, s’il vous plaît. On est là dans l’artisanat horticole, le sur-mesure avec amour, la verdure avec une âme.

De fait, les pivoines sont les fleurs les plus vivantes que l’on puisse capturer en vase. Toujours en mouvement. D’abord grosse boule qui s’agite au bout d’une tige, le bouton est tonique comme une balle magique, on s’attend à le voir rebondir contre les murs. Mais, pour peu qu’il fasse assez tiède, l’éclosion surtout représente un moment rare: les pétales se secouent un par un, s’étirent vivement, on croirait voir la corolle se former comme dans un film en accéléré. Essayez: quittez le bouquet des yeux pour plonger dans votre livre et à la fin du chapitre, le pompon se sera enrichi de nouveaux pétales chiffonnés, on commencera à deviner les étamines en son centre. Quand la tête est bien ronde, on dirait un chaton rose ébouriffé, avec cette douceur tactile, joyeuse, qui appelle la caresse. Avec un rien d’imagination, on l’entendrait ronronner. Et que dire de la fin? La pivoine assume sa mort avec panache: elle sème ses pétales comme autant de chagrins inutiles. Il faut les laisser sur le sol, le temps que la belle se soit entièrement dévêtue et que votre intérieur soit tapissé de ses offrandes délicates.

Pendant que le bouquet vit son éphémère vie botanique, on voit, comme en transparence, en superposition, les peintures chinoises anciennes à l’encre sur soie, qui rendent hommage à la plus décorative des beautés décoiffées. On pense aussi à la mythique et ancienne variété, la «Duchesse de Nemours», créée en 1856, avec ses reflets jaune-vert. La princesse neuchâteloise faisait-elle planter des buissons parfumés dans les jardins du château de Valangin? Décidément, pour la rêverie du week-end prolongé prochain, laissons tomber le billet d’avion dernière minute. Un  immense bouquet de pivoines et c’est tout.

PS. dimanche 20, c'est journée de la pivoine à la pépinière du Bioley, à Poliez-Pittet... et il paraît que s'il ne fait pas trop froid d'ici là et que les fleurs daignent s'ouvrir, il y a une nouvelle variété Becky Bell, en teinte chocolat.voilà qui fera un chaton hautement réaliste.

 

11/05/2012

Le vertige de l’otarie après les présidentielles

Sur son estrade à Tulle, dimanche dernier, François Hollande, nouveau président français, s’essayait aux grandes phrases ronflantes sur l’avenir déjà en marche. Mains levées en un geste rassembleur, voix descendue de deux octaves pour le sérieux de l’occasion, regard rivé sur la foule comme si elle n’était qu’un seul homme: pfff, sacré boulot que le langage non verbal qui sied à une figure historique. Pour être honnête, j’ai eu du mal à me concentrer. Le propos me paraissait creux, la gestuelle encore malhabile. Ça va venir: comme tous les jobs, celui de président s’apprend. Mais surtout, j’avais de la peine à me sortir de la tête l’image d’une otarie – et donc de la peine à arrêter de sourire bêtement devant mon écran de télévision, à chaque fois que les moustaches (pourtant rasées) de Hollande frétillaient de satisfaction.

L’otarie? A en croire Michel Odoul, le mammifère marin serait l’animal parent du nouveau président, son double symbolique en quelque sorte. Dans un livre paru en automne dernier, le spécialiste français des approches psycho-énergétiques, auteur d’une myriade de textes grand public sur notre rapport au corps, porte un regard malicieux sur les liens sociaux et comportementaux qui unissent l’humain et l’animal, comme des survivances entre les règnes. L’ouvrage s’appelle «L’animal en nous» (Albin Michel) et propose ainsi quelques duos édifiants. Et c’est là que Hollande se retrouve adoubé en otarie. Remarquez, le choix à la présidence était difficile: Sarkozi, lui, serait le babouin gueulard, un caïd toujours en alerte qui défend son coin de savane à coup de bravades et cherche à impressionner les babouines.

Pour en revenir à l’otarie qui désormais gouverne la France, il faut souligner qu’il y a du potentiel: l’animal est incroyablement polyvalent, apte à s’adapter à toutes les situations. Et il ne faut pas se fier à sa bouille débonnaire: l’otarie sait se montrer agile et pugnace. Particulièrement en mai-juin (ça tombe bien), période où les mâles s’installent sur une plage et défendent leur territoire, quitte à jeûner et perdre du poids, ce qui les rend encore plus combatifs. Gare aux requins qui s’aventurent dans leur zone de chasse. Par ailleurs, l’otarie est très forte pour digérer strictement n’importe quoi, y compris des galets quand ça lui prend. On espère que ça marche aussi pour les couleuvres.

Mais le moment de grâce dans la vie d’une otarie, là où elle rassemble le peuple autour d’elle, c’est quand elle exprime son contentement. Dressée sur ses pattes arrière, elle ondule alors du haut du corps, roule les yeux et s’applaudit des deux nageoires antérieures – parfois avec un ballon sur son nez. Mais pour un tel spectacle, il va falloir attendre les premiers succès politiques. On croise les doigts.

04/05/2012

Prise dans le filet

Longtemps, j’ai laissé mon smartphone jouer les rapporteurs et annoncer à mes interlocuteurs que je n’étais pas au bureau. La petite phrase préprogrammée «envoyé de mon iPhone» au bas de mes messages électroniques m’arrangeait plutôt: à mon sens, elle ne pouvait certes excuser, mais du moins expliquait-elle le nombre de coquilles qui persistaient dans mes écrits. Outre les lettres inversées, il y a toutes ces sottises qui s’incrustent quand on effleure trop vite le clavier, le «visé» à la place de «bise», le «good» qui devient «hop» ou le «mot» qui vire au «mite» par la grâce conjuguée d’un correcteur orthographique très interventionniste et de doigts malhabiles. Bref, que mon appareil de communication annonce clairement que j’étais en route, en train de pianoter fébrilement sur un coin de trottoir en attendant que le feu passe au vert, m’apparaissait comme une information somme toute pertinente.

J’avais tout faux évidemment! Pour des raisons de politique économique d’abord. Des amis ont commencé à m’écrire pour demander si vraiment je voulais jouer les panneaux publicitaires pour une marque de gadgets électroniques dont l’emblème est une pomme. On me faisait remarquer que ladite pomme était à moitié mangée, ce qui laissait présager de l’état de trognon dans lequel j’allais me retrouver si je confiais ma vie digitale à un seul prestataire. Et si vraiment j’étais pomme – justement! - au point de me laisser attirer par la technologie fastoche, j’étais au moins priée de le taire pudiquement. Un geek de ma connaissance a même proposé de rappliquer presto pour changer la phrase au bas de mes messages (hé, je sais tout de même modifier la fonction signature, tssss!). Bref: pour toute une frange de mes correspondants virtuels, j’étais une cause perdue, aveuglée par la machinerie américaine, prise dans les filets du grand capital. Pour l’image de la fille aventureuse et ouverte d’esprit on repassera… Pauvre papillon captif, va!

J’ai donc enlevé la phrase traîtresse. Et réalisé que j’affranchissais aussi mon image professionnelle: personne n’a besoin de savoir qu’il me faut un parc informatique entier – ordinateur fixe, portable, téléphone, tablette et j’en passe – pour tenir mes dossiers à jours. Sans la transparence de l’outil, on peut plus facilement la jouer distante et insoumise, le genre «ne croyez tout de même pas que je suis esclave au point de poser  mon bureau sur la table de nuit…» Et ding donc, petit message, j’essaie d’apprendre à ne pas toujours t’entendre.

A ce stage de cure de désaccoutumance, je viens de recevoir le message d’une amie, avec une autre phrase automatiquement programmée au-dessous de son nom: «Ceci a été écrit sous dépendance de mon iPhone» y figure-il en gras. J’ai décidé que c’était de l’autodérision. Chacun se soigne comme il peut.

 

 

 

All the posts