28/04/2012

L'appel sauvage

Le concert des soixante ans de Pascal Auberson, il y a une semaine, à Montreux. Arrêt sur l'image du grand fauve. Il a boucané, tanné, forcément, en 40 ans sur scène, avec cette gueule jadis d'ange, aujourd'hui parcheminée et assortie à ses frisottis blancs qui s'échappent du catogan. Mais il n’est pas moins beau - seulement plus puissant. Ce qui n'a pas changé au cours de sa carrière - outre l'incroyable musicalité, mais ça, on le savait - c'est son sens du sauvage. Il faut le voir bouger, souplesse et muscles, comme un prédateur dans les herbes hautes, à l'affût de la moindre vibration de l'air, percevant, plus que n'entendant, chaque note esquissée. Il faut l'entendre gronder, de cette voix si profondément jaillie du ventre qu'elle en devient à peine humaine. Nous autres, dans nos fauteuils numérotés, nous sentions raides et maladroits, engoncés dans nos jeans bien boutonnés et vitrifiés sous le vernis de civilisation. Qui ose - qui sait? - lâcher ainsi l'animal au fond de soi?

Rien que les pieds, tenez! Alors que la plupart des hommes hésitent à sortir en sandales, tant ils se sentent vulnérables, Auberson continue à battre la scène de ses plantes nues. Comme une percussion ancestrale, comme un instinct de vie, comme un appel de liberté. Ses orteils tordus, arc-boutés, sur la pédale du piano, il nous renvoie à notre imagerie de bourgeois droits dans nos bottes. Zut, on venait le voir dans la force de l'âge et c'est nous qui avons vieilli à sa place.

A la fin du concert, démonstration de chef de meute: il fait monter son fils de 17 ans sur la scène pour un duo de transmission initiatique. Et là, on est dans le Roi Lion, sur le rocher saillant qui surplombe la savane: Mufasa intronise son lionceau, le poussant de sa patte ferme mais infiniment tendre vers l'aventure rituelle, les épreuves devant lesquelles le fils du roi n'a pas le droit de reculer. «Circle of life», disait le dessin animé de Disney. Dans le rôle de Simba, Louis Decker Auberson ne s’est pas dérobé. Il a tenu  sa place dans la tribu et poussé sa voix, à la fois affronté et soutenu par le rugissement paternel, sous les acclamations du peuple.

19/04/2012

mes amis comestibles

Le hareng avait de beaux yeux. Enfin, sur mon assiette, transformé en boulettes fumées sur un lit de paille, le poisson ne donnait plus guère l’occasion d’admirer son regard. Mais le maître d’hôtel était catégorique : lui-même observait régulièrement les bancs qui venaient s’installer dans les filets accueillants du pêcheur, grâce à une webcam spécifiquement destinée à cet usage, et il avait vu ce spécimen-là entre quatre yeux. Ou alors c’était son frère. Evidemment, rien ne peut assurer que seuls les poissons heureux, sainement nourris et bien élevés, se laissent prendre ainsi. Mais quand on peut vérifier de visu la frétillance du poisson juste avant d’être pêché, on a déjà fait un pas vers la traçabilité du produit. La carte, ce jour là, proposait aussi du cabillaud, lequel avait été amené au port par le bateau R200 Cometen, une référence! Et il fallait entendre le cuisinier chanter des odes sur la saveur du filet de porc (mais là, il faudra revenir quand la viande sera à son meilleur) dues aux siestes que ses cochons favoris aiment à faire sous un certain pommier, sur l’île de Bornholm, en pleine mer Baltique, au large du Danemark, de la Suède et de la Pologne.
Vous croyez que la Suisse s’en tire bien avec l’affichage de la provenance des produits? Sans aucun doute! Mais essayez seulement de dîner dans un restaurant biobranché de Copenhague et vous apprendrez ce que c’est que la proximité. Là, on fait copain-copine avec chaque crevette de fjord, on a rencontré le coquelet sous sa mousse de cresson quand il était encore œuf. J’ai trouvé presque dommage de manger des connaissances rencontrées depuis si peu de temps. Comme un acte de cannibalisme, non? Nous étions devenus intimes…
Tenez, devant ma cuisine pousse un prunier. Ces jours, il perd ses pétales en grandes bourrasques blanches. Une vraie mutation en cours! Et depuis mon escapade danoise, je regarde ces fruits naissants avec l’émotion bienveillante d’un membre de la tribu. Dire que je tutoyais presque l’abeille qui a pollinisé les fleurs... Sur la branche qui pointe au sud, un nid mignon de futurs pruneaux, Fellenberg de leur nom de famille. Il leur manque encore les prénoms: disons Nicolas, Germain et Paul, pour ces futurs compagnons de gourmandise qui me sont déjà si proches... des papilles. Peut-on croquer des petits que l’on a baptisés ? Oui, avec délice! Peut-être devrais-je même les éduquer, les saupoudrer chaque jour d’un peu de cannelle, pour qu’ils apprennent  à devenir tarte.

16/04/2012

En sifflotant

Il y a du printemps dans l’air. Outre les fleurs aux arbres et les jambes enfin débottées des filles, on le voit à la tête des garçons. Enfin, quand j’écris «garçons», j’entends surtout par là ces jeunes gens sur la corde raide et tendre entre l'adolescnece et l'âge adulte. Hé bien, ce printemps, ils sont très beaux. Grâce, entre autres, à cet accessoire sorti des archives de la mode: le chapeau. Petit, léger et impertinent quand il est posé un peu vers l’arrière, joyeux comme le chant de l’oiseau qui ramène le soleil. Vous les avez sans doute croisés dans la rue, ces dandys élancés, en pantalons étroits et un peu courts sur la cheville, avec un sac à fermoir au bout du bras… et le fameux galurin en équilibre sur les cheveux. Une nouvelle élégance masculine, de quoi vous mettre de bonne humeur au petit matin, en attendant le bus.

Je pensais à eux, ces jeunes qui sortent si allégrement couverts, en suivant la polémique qui fait suite à ce crime odieux, en Floride, où un garde de quartier a abattu un adolescent noir de 17 ans, sous prétexte qu’il lui semblait menaçant, planqué sous sa capuche. A la une des journaux, on a ensuite vu le membre de congrès de l’Illinois, Bobby Rush, se déguiser en délinquant, en plein parlement, pour dénoncer les préjugés raciaux et vestimentaires: il a enlevé sa veste de costume et enfilé un de ces pulls en coton que l’on appelle «hoodies». Et voilà, magie et métamorphose: une dégaine à se faire contrôler le permis de séjour dans les transports publics.

En fait, ce n’est pas tant la capuche en soi que la manière de la porter. Sagement étalé sur la nuque, le vêtement émet les signaux de la coolitude juvénile, quel que soit l’âge de son porteur. Sur un basketteur au bord du terrain, elle signifie qu’il ne faut pas attraper froid après l’effort. Mais bien rabattue sur les sourcils, dans le train, le café ou devant la caisse du supermarché, on évolue tout de suite dans un autre registre. La capuche, c’est comme la coquille de l’escargot, qui permet de se retirer du monde à l’envie. Un refuge qui dit: «Circulez, je ne suis pas là pour vous, vous ne m’avez même pas vu.» A l’inverse, le chapeau de la mode actuelle ne demande qu’à être levé pour souhaiter le bonjour. Le geste effectif n’a jamais lieu, évidemment, ces temps-là sont révolus, mais n’empêche: on y voit comme la possibilité d’une gaîté, on entend presque siffloter Charles Trenet.

Alors, rossignol ou escargot? Les vrais délinquants auraient avantage à se mettre en mode chapeau. Les passants se feraient détrousser le sourire aux lèvres, ni vu ni connu.

 

06/04/2012

Le réveil de l’oie blanche

Trois fois en deux ans… Faut le faire! La semaine dernière donc, alors que les journaux, les écrans de télévision, les postes de radio égrainaient les chiffres de la petite criminalité à la hausse en Suisse romande, je me suis trouvée - encore! – devant ma voiture fracturée et mes minitrésors envolés. Variante sur la musique connue: exceptionnellement ce n’était pas la fenêtre, mais la serrure qui avait été massacrée. Aucune variante sur la musique connue: c’était à nouveau près d’une piste de jogging, à l’endroit où les gens s’arrêtent en sortant du bureau et partent d’un pied léger dans la forêt, avec juste leur clé de contact dans la pochette à zip, tout le reste de leurs possessions journalières dans l’auto, cette rassurante extension de la maison.

Parenthèse à l’attention de mon assurance: je vous jure, M’sieur, j’avais tout bien planqué…

A l’évidence, je suis une candide. Dire qu’il n’y a pas dix ans, je ne verrouillais ma voiture que les jours où je passais sous une échelle… J’ai appris à tourner la clé dans la serrure, mais ça ne suffit pas. Après m’être même fait voler un sac de sport pourri avec des chaussettes sales à l’intérieur (ça valait bien la vitre cassée!), je croyais avoir saisi: une voiture, c’est un grand vide, rien qui traîne nulle part, pas même une plaque de chocolat entamée. En bien non, toujours pas assez! Après ce troisième cambriolage à quatre roues, j’ai été jusqu’à inspecter ma carrosserie, à la recherche d’un éventuel message codé. Un signe cabalistique qui, pour les initiés, signifierait: «Ci dedans roule une oie blanche qui s’obstine à ne pas comprendre que sa basse-cour est envahie de renards, fouines et éperviers. Allez-y, self-service!» Je n’ai rien trouvé. Mais j’envisage sérieusement de faire installer un coffre-fort sous le siège arrière. Ou de racheter un blindé à l‘armée suisse?

Je ne suis pas restée longtemps rassérénée par mes bonnes résolutions. Le lendemain, dans le train, j’ai dû expliquer à la contrôleuse que je n’avais pas mon demi-tarif, vol d’hier… etc. Wow, nouvelle opération décilage! La dame m’a raconté de long en large tous les systèmes de vols en wagons. Mais j’en ai surtout retenu sa totale stupéfaction devant ces naifissimes qui vont aux toilettes en laissant leur ordinateur sur la tablette. Hum. Je n’ai pas osé lui avouer que je travaille systématiquement en déplacement et que je n’ai jamais eu l’idée de débrancher mon portable, de le ranger dans sa housse et de l’emmener faire pipi… D’autant que l’état du sol en ces lieux n’incite guère à y déposer ses petites affaires. Et puis, comment affronter le regard des voisins de compartiments qui vont forcément prendre ce déménagement de cinq minutes comme acte de défiance?

C’est bon, c’est bon, inutile de vous moquer: cette fois l’oie blanche a capté qu’elle vivait dans une jungle. Ça a mis le temps.

02/04/2012

J’ai dit: warf!

Depuis trois semaines, je m’entraîne assez sérieusement dans le parler chien. Pas le choix: avec le beau temps, je me suis remise à la course à pied. Les bourgeons, la tiédeur de l’air, les kilos de l’hiver et tout ce genre de choses. Visiblement, la population canine de la région a répondu au même appel fitness. Et voilà qu’à la tombée du jour, bipèdes et quadrupèdes trottinons de concert sur le même sentier de copeaux de bois qui serpente entre chênes, ronces et sureaux. Nous partageons raidillons et pulsations, plaisir et vapeurs, la seule différence c’est que, eux, ne portent pas de musique en écouteurs.

Je n’ai rien contre les chiens – tant qu’une distance raisonnable nous sépare. Mais le savent-ils seulement? Comme les toutous de la piste Vita font généralement leur jogging en solo (les maîtres se tiennent au bord de la voie, le sachet de plastique vert dans une main, la laisse pendouillant dans l’autre, et essaient des «Choupette?» vaguement inquiets qui se perdent dans la verdure ambiante), j’ai entrepris de dialoguer avec mes coéquipiers pantelants en direct. En autodidacte aussi, parce que je n’ai pas pris le temps de relire Stanley Coran, le gourou américain de l’expression canine. Bref, voilà ma technique: quand un chien arrive en sens inverse, je ne lâche pas sa rétine de la mienne et lui parle sec: «Dis donc, Médor, tu gardes ta droite, je garde la mienne, on se croise à 50 centimètres d’écart et on passe chacun son chemin sans se retourner. C’est clair?» Pour les grandes espèces, genre Berger des Pyrénées, cette autorité de cheffe de meute fonctionne à peu près et nous filons tous deux bien droit. Chacun sa trace, respect , dans cette belle collaboration humano-canine régulée par 31'000 ans de domestication mutuelle. C’est plus compliqué avec les toutous de poche. Allez donc établir un contact oculaire avec une serpillière qui jappe à hauteur de socquette et dont la frange couvre jusqu’à  la truffe. Il faudrait ramper pour se faire comprendre. Alors j’essaie de hausser le ton: «Warf, warf, on dégage le passage, siouplé!» Autant dire que la pelote poilue se trémousse avec une joie redoublée. Depuis le temps que je la croise, elle n’a toujours pas compris que je ne transporte pas de baballe. Comment dit-on «Arrête de baver sur mes baskets!» en bichonnais?

Si je peux me permettre d’exprimer un vœu printanier, je souhaite à tous les propriétaires de chiens d’éprouver, eux aussi, des envies de course, nez au vent. Je leur cède volontiers mes instants de tête-à-tête complice avec leur animal familier. Je suis une fille partageuse.

 

 

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