27/01/2012

Vol en altitude

Et vive la saison de ski, l’impression de planer entre ciel et neige, l’envol dans la couche fraîche de poudreuse…

Ah oui? Vraiment? Allez, on se donne un peu de peine et on y travaille, à cette sensation de légèreté! Après tout, on vit en Suisse, pays de glisse. On oublie donc les chaussures qui lestent les chevilles et on trouve des tactiques anti-files d’attente. C’est dans cet esprit que toute ma nichée d’oiseaux des neiges s’est vue équipée, depuis moult saisons, d’une Valais Ski Card. Très pratique, la petite chose magnétique! Vous la chargez d’un montant de votre choix (le soir, après la fermeture des pistes, quand il n’y a plus personne devant la caisse) et hop, vous skiez facile dans toutes les stations du canton, la carte se débitant automatiquement au premier passage dans le tourniquet. Ode à la liberté, bis.

Seulement voilà, il y a des moments où les choucas des cimes en perdent leurs ailes et se sentent pris pour des vaches à traire. L’autre jour, la machine a refusé la carte, pourtant bien alimentée en francs. Confiante en la bonne foi et en la technologie helvétiques, j’ai été consulter la dame du guichet, qui, navrée, a confirmé le verdict: carte périmée, argent perdu. Je vous fais le topo: vous avez en main une carte pratiquement illisible à force de codes chiffrés dans tous les sens, avec, en bas à droite, surimprimé au mot «Keycard», une date qui semble effectivement se terminer par 2011 et dont on vous indique tout à coup qu’il s’agit du délai de péremption. Est-ce que la carte a un défaut, faut-il la changer? Rien du tout! Sur l’ordinateur de la caisse, il apparaît que mes 52 francs sont toujours là, bien visibles, et la dame tourne même l’écran vers moi pour que je puisse leur dire au revoir.

Il y a là une stratégie commerciale qui m’échappe: la date limite sur un yogourt indique que le laitage risque de tourner. Mais à quoi sert la même date limite sur une carte indestructible, sinon à piquer des sous aux skieurs distraits? Il paraît – bonheur des règlements - que les instructions figuraient sur le dépliant que l’on m’a donné, jadis, et que la date se prolonge automatiquement à chaque fois que le client charge la carte. Et zut! En fait, je suis punie pour avoir trop investi d’un coup dans le ski valaisan…

Ce n’est pas tellement le montant de 52 francs qui est en jeu – après tout, ceux qui peuvent se permettre de skier peuvent aussi endurer ce type de perte. Ce qui est mortifiant, c’est l’impression de se faire gruger, sur ce qui devrait être une carte de fidélité. Bien braves skieurs suisses: parfois il vient comme des envies d’aller voir sur les pistes françaises (si proches) si la loyauté s’y récompense à un autre tarif.

23/01/2012

Lire à grandes lampées

Ça y est, me voilà passée dans l'infâme camp des traîtres… Dans la guerre littéraire qui couve entre l'écran et le papier, j'ai toujours défendu la noble cause du livre, du vrai, arguant de la sensualité du vélin au toucher, de la prise en main rassurante de ces volumes qui traversent le temps et sentent encore - ou serait-ce un fantasme?- l'encre fraîche. Avec le métier que j'exerce, de surcroît, j'ai hautement intérêt à défendre la chose imprimée… Et bien voilà, tant pis, j'ai traversé le miroir. Un peu à la légère, sans vraiment y penser et le temps d'un voyage (me disais-je naïve, il a deux semaines…) j'ai emprunté la liseuse électronique que mon fils à reçue pour Noël. Je ne l'ai plus lâchée.

Ce joujou-là mesure 15 centimètres sur 10, il pèse moins que le tube de rouge à lèvres dans mon sac et j'ai y ai découvert une toute nouvelle avidité de lecture. Bon d'accord, à ma décharge, j'ai commencé par y lire Limonov cette bio hallucinante de l’écrivain-voyou russe qui voulait devenir président, signée Emmanuel Carrière, et qui a obtenu le Prix Renaudot en automne dernier (je sais, j’ai cinq mois de retard dans ma culture générale, inutile de me le rappeler). Un texte aussi hypnotique se dévore sur n'importe quel support, fût-il sculpté sur une stèle de granit. N'empêche, ça me meurtrit les lèvres (et le bout des doigts sur le clavier) de le formuler, mais je dois avouer que j'ai pris presque davantage de plaisir à le lire sur la tablette que je ne l'aurais fait d'un livre. D'abord les pages sont petites, donc vite avalées, ce qui induit une sorte d'emballement, de frénésie, où l'on lit les cils en étoile, la bouche ouverte pour mieux absorber. Comme un chat affamé qui vide son écuelle à grandes lampées. Ensuite la liseuse tient au creux de ma main, bien roide et sage, sans pages ébouriffées, sans reliure qui rechigne à plier. J’ai donc  lu debout sur un pied (et encore, ledit pied posé sur le pied de quelqu'un d'autre) dans un bus à l'heure de pointe, dans la file d’attente à la poste, en remuant le risotto, en me vernissant les ongles. Jubilatoire expérience que de pouvoir lire d'une seule main!

Me voilà aussi en mesure de pavaner: c'est bien la première fois que je finis un livre sans avoir 1) corné une seule page 2) laissé de tige de pomme entre deux chapitres, en vestige de ma double voracité.

Voilà, voilà… Un tout nouveau monde s’ouvre à moi. Je regarde soudain le salon d’un autre œil, avec toutes ces bibliothèques poussiéreuses qui ploient sous les pages mal classés… La littérature digitalisée ouvre ainsi d’intéressantes perspectives sur le plan purement déco. Fête ! Que va-t-on faire de tous ces murs libérés ?

La surprise du poisson rouge

La surprise du poisson rouge

 

Julianna Margulies avait déjà gagné un Golden Globe  il y a deux ans, pour sa prestation d’actrice dans la série «The good wife», ce qui explique sans doute que, bien que nominée, elle ne l’a pas remporté une deuxième fois dimanche dernier. Peut-être… Mais c’est vraiment dommage. D’une part, parce que la série (fort bien construite) met en scène l’épouse d’un politicien éclaboussé par le scandale, qui décide de prendre sa carrière en main et devient avocate à succès. A la télévision, les femmes fortes et pas garces sont suffisamment rares pour que cela mérite une récompense – on va dire que c’est le globe d’or de 2010. Mais il y a plus. Au fil des épisodes (on est entre deux saisons sur les télévisions francophones, ces temps, mais pas grave, tout ça se regarde fort bien en DVD), je reste scotchée par la manière dont Julianna Margulies réinvente l’art de la mimique. On croyait les yeux seuls capables de véhiculer les sentiments? Hé bien pas du tout: l’actrice démontre que diverses torsions et ouvertures de bouche font parfaitement l’affaire. J’aimerais lui attribuer ici solennellement, en lieu et place d’un second globe, le trophée de la première actrice de l’ère post-plastique.

Je m’explique. Qu’il s’agisse de botox, de fer à repasser ou de don de la nature, peu importe: dans la série, l’avocate Alicia porte des sourcils haut arqués, des mirettes écarquillées en étoiles et un front aussi lisse qu’une patinoire fraîchement rabotée par la surfaceuse. Vous imaginez? Bien! Alors posez cette joliesse sur le haut du visage, comme un masque, et n’y touchez plus. C’est l’allure Alicia Florrick, femme de droit et de sang froid.

Le problème, c’est qu’à part l’impassibilité décorative, il faudrait tout de même que le personnage manifeste quelques autres émotions de base, ce qui est vite compliqué quand on est immobile du nez à la racine des cheveux. Et c’est là que Julianna Margulies fait fort: avec le même répertoire expressif qu’un poisson rouge, elle parvient à se faire comprendre. Elle est surprise? Elle penche le front en avant et entrouvre les lèvres. Fâchée? Elle abaisse sa mâchoire inférieure. Méfiante? Elle croise les bras sur son blaser. Emoustillée? Elle se détourne en couvrant sa bouche et ceux qui regardent en VO avec sous-titres anglais peuvent lire «she chuckles» - «elle pouffe».

A l’évidence, cette femme-là est une pionnière, elle invente à elle seule la communication humaine de demain, quand nous serons tous beaux et plastifiés. Regardez et exercez-vous: demain est peut-être déjà arrivé.

 

 

08/01/2012

Le fantôme du lave-vaisselle

Au secours, le lave-vaisselle est hanté! Je ne sais pas ce qui lui arrive… Oh, il lave bel et bien, les verres brillent raisonnablement, il ne fait pas plus de bruit qu’un chaton de douce humeur. Tout juste. Mais c’est étrange: ce truc-là est toujours plein. Quand, le matin, j’entrouvre une paupière hagarde, prête à troquer mon âme contre un café serré: il faut d’abord vider la machine. Le soir, en rentrant du boulot, le sac de course sous un bras, les dossiers en rade sous l’autre, le dîner déjà presque en retard: il faut d’abord vider la machine. Au milieu de la nuit, quand j’émerge d’un bon film et m’apprête à disposer de la coupelle de gingembre confit grignoté devant l’écran (je sais, mauvais point diététique): il faut d’abord vider la machine. Nom d’une pastille de lavage parfumée au citron, d’où sort toute cette vaisselle?

Hypothèse 1: elle pousse toute seule. A l’abri de la porte fermée, elle se démultiplie discrètement, enfantant toujours plus d’assiettes blanches. C’est l’immaculée conception, version ménagère. Hypothèse 2: je suis victime d’hallucinations, ce n’est même pas vrai que je suis la seule à ranger dans cette famille. Hypothèse 3: les autres humains de la maisonnée, pourtant dotés d’un réseau neuronal tout à fait opérationnel, savent mettre la vaisselle sale dans la machine, mais pas en sortir la propre. Le mouvement inversé semble beaucoup plus complexe que le geste original. Pourquoi ai-je tendance à pencher pour cette dernière explication?

La généralisation du lave-vaisselle dans les cuisines a accéléré le processus de nettoyage et diminué la grogne autour de l’évier. Mais visiblement, la magie électroménagère n’est pas encore assez magique: il faudrait une machine qui fasse voler la vaisselle sur les étagères. Les conciliabules éducatifs se sont déplacés de l’acte lui-même (laver-essuyer-ranger) sur la gestion des appareils (qui pèse sur le bouton?). Dans les familles avec adolescents, chaque geste se négocie âprement dans les fratries, avec des calendriers, des tours et des marchandages sur le thème «Je débarrasse la table, mais c’est toi qui l’essuies». Variante: «J’ai déjà rempli la machine hier». Dans l’effervescence d’après-repas, quand tout le monde s’active encore vaguement dans la cuisine, on arrive à peu près à vérifier que le boulot soit fait. C’est plus compliqué à contrôler une heure plus tard, dans une pièce vide. Et c’est là, dans les rares moments sans supervision directe et regards menaçants, que la vaisselle stagne en machine. Question: Y a-t-il un truc, pédagogiquement parlant, pour inciter sa progéniture à des actes spontanés…?

 

01/01/2012

Une ourse sur sa banquise

Incroyable, non? Le monde ne s’est pas arrêté hier sur le coup de minuit, lors de cet infime instant nébuleux quand une année cesse et que la suivante commence. Après quelques St-Sylvestre de pratique, on pourrait pourtant arrêter d’être surpris. On devrait avoir compris qu’il n’y a rien – pas de mur, pas d’obstacle, pas de châtiment, mais pas de sucette non plus – qui marque le passage. Juste un baiser sous le gui, pour les plus traditionalistes d’entre nous, enivrant sans doute mais enfin pas de quoi renverser le cours des jours. Et pourtant! Tout le mois de décembre a été une longue course-poursuite pour que tout soit terminé, bouclé, rangé, étiqueté avant la date butoir d’hier. En vrac: les budgets 2012, les soldes de vacances, les soirées d’entreprises, les divers Noëls successifs, les cadeaux qui vont avec, les grands rangements des maisons, les déjeuners entre amis comme si c’était la dernière fois, les travaux en cours, les dossiers en retard, les cartes de vœux, l’équipement de sports de neige des petits qui ont grandi depuis mars dernier. Ouf, on reprend son souffle. Autre chose sur votre check-list pour pouvoir commencer l’année à neuf?

En superstitieuse assumée tendance bonne élève, j’avais ma liste sur un grand billet jaune autocollant – de ceux qui sont en voie d’être détrônés par les applications électroniques, mais je tiens à la satisfaction ancestrale de pouvoir biffer les tâches accomplie d’un gros trait de feutre noir – et j’ai tout bien terminé. Si le monde avait cessé de tourner, j’aurais eu fini mes devoirs, Madame la maîtresse! Sauf qu’il n’y aurait eu personne pour me filer une gommette avec une coccinelle pour me féliciter de mon effort.

Bref, vous me voyez en ces premières heures du premier jour du premier mois de l’année, comme une ourse polaire sur sa banquise: en blanc sur blanc. Et pas seulement parce que c’est la saison du ski. Un agenda vide (ou presque…), des projets professionnels pas encore commencés, une foule de rendez-vous suspendus dans les limbes du futur où tout reste à écrire, une année entière à inventer. Le bonheur suspendu.

Là, on ferme les yeux et on savoure.

Je le sais hélas de tous les anciens 1er janviers, la sensation dure rarement au-delà de midi. Comme les banquises exposées aux dioxydes de carbone, mon espace mental de tous les possibles fond à grande allure. J’entends déjà le téléphone qui sonne. Ma messagerie électronique barbouille le jour de nouvelles pas toutes jolies. Je vais piocher au fond du réfrigérateur un reste de foie gras de l’an dernier. Voilà comment on se fait rattraper par le passé. Vite, une boîte de crayons de couleur pendant que la page est encore vierge.

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