23/01/2012 08:37 | Lien permanent | Commentaires (0)

Lire à grandes lampées

Ça y est, me voilà passée dans l'infâme camp des traîtres… Dans la guerre littéraire qui couve entre l'écran et le papier, j'ai toujours défendu la noble cause du livre, du vrai, arguant de la sensualité du vélin au toucher, de la prise en main rassurante de ces volumes qui traversent le temps et sentent encore - ou serait-ce un fantasme?- l'encre fraîche. Avec le métier que j'exerce, de surcroît, j'ai hautement intérêt à défendre la chose imprimée… Et bien voilà, tant pis, j'ai traversé le miroir. Un peu à la légère, sans vraiment y penser et le temps d'un voyage (me disais-je naïve, il a deux semaines…) j'ai emprunté la liseuse électronique que mon fils à reçue pour Noël. Je ne l'ai plus lâchée.

Ce joujou-là mesure 15 centimètres sur 10, il pèse moins que le tube de rouge à lèvres dans mon sac et j'ai y ai découvert une toute nouvelle avidité de lecture. Bon d'accord, à ma décharge, j'ai commencé par y lire Limonov cette bio hallucinante de l’écrivain-voyou russe qui voulait devenir président, signée Emmanuel Carrière, et qui a obtenu le Prix Renaudot en automne dernier (je sais, j’ai cinq mois de retard dans ma culture générale, inutile de me le rappeler). Un texte aussi hypnotique se dévore sur n'importe quel support, fût-il sculpté sur une stèle de granit. N'empêche, ça me meurtrit les lèvres (et le bout des doigts sur le clavier) de le formuler, mais je dois avouer que j'ai pris presque davantage de plaisir à le lire sur la tablette que je ne l'aurais fait d'un livre. D'abord les pages sont petites, donc vite avalées, ce qui induit une sorte d'emballement, de frénésie, où l'on lit les cils en étoile, la bouche ouverte pour mieux absorber. Comme un chat affamé qui vide son écuelle à grandes lampées. Ensuite la liseuse tient au creux de ma main, bien roide et sage, sans pages ébouriffées, sans reliure qui rechigne à plier. J’ai donc  lu debout sur un pied (et encore, ledit pied posé sur le pied de quelqu'un d'autre) dans un bus à l'heure de pointe, dans la file d’attente à la poste, en remuant le risotto, en me vernissant les ongles. Jubilatoire expérience que de pouvoir lire d'une seule main!

Me voilà aussi en mesure de pavaner: c'est bien la première fois que je finis un livre sans avoir 1) corné une seule page 2) laissé de tige de pomme entre deux chapitres, en vestige de ma double voracité.

Voilà, voilà… Un tout nouveau monde s’ouvre à moi. Je regarde soudain le salon d’un autre œil, avec toutes ces bibliothèques poussiéreuses qui ploient sous les pages mal classés… La littérature digitalisée ouvre ainsi d’intéressantes perspectives sur le plan purement déco. Fête ! Que va-t-on faire de tous ces murs libérés ?

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