31/10/2011

Vue sur les phoques gris

John Thornton avait l’air d’un type bien, du moins c’est ce qu’affirme la plaque en bronze, sur ce banc de bois patiné, tourné vers le large: «En souvenir d’un époux attentionné et d’un père aimant». Pas follement original dans l’évocation, mais un bouquet à peine ramolli, enchevêtré dans les interstices du dossier, attestait que le défunt recevait régulièrement la visite de ses proches. Je me suis assise aussi. Je lui ai tenu compagnie un instant, en partageant sa vue. C’était à Tynemouth, un village sur la côte Nord-Est de l’Angleterre et le banc était perché au sommet d’une falaise. En contrebas, les rouleaux de la mer du Nord s’écrasaient contre les rochers et des surfeurs en combinaison de néoprène y cherchaient des émotions fortes. Il paraît que des phoques gris, nombreux dans le coin, viennent parfois s’immiscer dans la mêlée. Je n’en ai pas vu. Mais feu John prend tout son temps pour les guetter.

Dans nos contrées, pour aller voir un aimé disparu, il faut se coltiner les cimetières avec leurs horribles conifères et des plaques de marbre toutes froides. Ça sent la mort, dès la grille d’entrée et il faut parfois un plan pour retrouver son trépassé à soi dans les croisements de travées numérotées. Franchement, à choisir – même si je préférerais que tout le monde reste vivant – j’aime mieux chercher des museaux pointus dans les vagues que d’allumer des bougies de réchaud sur une tombe. Version romande, un banc commémoratif pourrait s’orienter vers le sommet de l’Oldenhorn pour tenter d’apercevoir un vol de gypaètes barbus ou - plus classique – vers un lac et ses canards colverts. Ou dans la volière du zoo de Servion? Les flamants roses y offrent un élégant spectacle. Options à définir selon les goûts passés du défunt et les habitudes présentes des vivants qui l’aiment.

Mais ces bancs à histoires relèvent visiblement d’une coutume très anglo-saxonne. A Central Park, à New York, n’importe qui peut «adopter un banc» depuis 1986, même si les meilleurs emplacements, près des points d’eau, sont déjà pris. Pour 6'567 fr. (le dollar est bas!), on grave ce que l’on veut: «A mon chevalier en armure scintillante, l’amour de ma vie», peut-on lire près d’une pelouse. «Assieds-toi, détends-toi, respire, savoure la journée» est inscrit ailleurs. Messages à des intimes perdus ou à des amis qui viennent jogger là le dimanche matin? Peu importe sans doute. Les mots tendres ne sont pas exclusifs.

Alors, si mardi 1er novembre, vous vous arrêtez sur une tombe par trop impersonnelle, imaginez à la place un banc avec vue. Un endroit où se lover ensemble, avec le futur comme seul horizon.

21/10/2011

Dondon d’antan

Malheureuse Sue! Il y a douze ans, quand son impressionnant squelette a été montré pour la première fois au public extasié, elle s’est imposée comme l’incarnation la plus terrifiante du Tyrannosaurus rex, le carnivore le plus superlatif, le plus grand, le plus féroce de la création. Souvenez-vous: elle avait été déterrée par (et baptisée d’après) la paléontologue Sue Hendrickson dans le Sud du Dakota. Douze mètres de haut, une ossature complète à 85%, une mâchoire en forme d’U pour arracher d’énormes morceaux de chair à ses proies, des dents pointues longues comme mon avant-bras, peut-être de la salive venimeuse… Brrr! Un monstre jailli de la nuit des temps pour venir hanter les cauchemars de nos enfants – ce qui s’avère assez pratique, somme toute, certains soirs de lassitude maternelle, quand on s’entend dire «Finis ta soupe, sinon l’horrible Sue viendra te dévorer tout cru», en dépit de tout ce que l’on a pu lire sur la pédagogie active.

Aujourd’hui, le mythe vacille un peu sur son socle au Musée d’histoire naturelle de Chicago. La créature découverte en 1990 vient en effet de subir la curiosité d’une équipe de chercheurs américano-britanniques, qui l’ont élaborée en modèle 3D. Sale histoire: ils ont découvert ainsi que dame Dino devait peser 9 tonnes et demie au bas mot. Ce qui est beaucoup plus qu’initialement imaginé, surtout quand on pense qu’un bébé T. rex-ichou, un tout mignon comme dans les dessins animés de Disney, affichait moins de 10 kilos à la naissance. A vos calculettes: comment passe-t-on, en 28 ans de vie, du volume d’un teckel à celui de deux éléphants? Réponse: en engraissant de 2 tonnes par an durant la phase de croissance. Effet collatéral: le volumineux lézard à écailles et traces de protoplumes avait de la peine à bouger, avec un torse gigantesque et de petites pattes ridicules qui ployaient sous la charge… Pas étonnant que ses articulations aient révélé des malformations liées à la goutte, la maladie de la surabondance alimentaire. Alors, elle fait encore peur, la grosse dondon du fond des âges?

Moi je dis: elle fait encore plus peur qu’avant. Sachant que l’espèce s’est sans doute éteinte en raison de son inadéquation physique à l’environnement, je m’inquiète un brin pour nous. D’autant que je viens de lire que, selon les statistiques de l’armée suisse, l’humain moyen a cessé de grandir, mais point de s’arrondir. Et nous, nous n’avons même pas besoin d’attendre le futur pour que les scientifiques se déclarent perplexes face à notre capacité à virer si gros… Allez, salade, ce soir!

17/10/2011

Le petit chat est mort

Qu’est-ce que j’ai pu me moquer! Ironiser sur tous ces hommes autour de moi qui plongeaient régulièrement la main dans la poche avant de leur pantalon, pour se rassurer, vérifier que leur précieux trésor était toujours là, palpitant et prêt à l’emploi… D’un doigt rassurant, ils caressaient la bête, guettant le ronronnement qui les rendrait heureux. Qui  leur donnerait la certitude d’être désirés, aimés, sollicité – à chaque instant du jour et presque de la nuit.

Et bien, voilà : j’ai sombré dans la même dépendance. Moi aussi, j’ai fini par traiter mon Iphone comme s’il était un animal domestique fidèle et sécurisant – sauf que je ne le transporte pas dans mon jean où il ferait des bosses disgracieuses. J’ai dû attendre qu’il meure, pour mesurer l’étendue des dégâts psychologiques. Un beau jour, la semaine dernière, je me suis retrouvée avec mon petit truc dans le creux des deux mains, en train de lui souffler dessus pour soulager ses derniers instants. Il chauffait, le pauvre fiévreux, pendant que les téléchargements moulinaient, moulinaient dans le vide. J’ai essayé de tapoter doucement sur ses touches digitales pour rallumer son âme, mais rien à faire, il s’étiolait, ne répondait plus. J’étais à Paris, loin de l’échoppe de mon concessionnaire-urgentiste, et je me suis sentie aussi désemparée que jadis au décès de Blanche-Neige, feu-mon premier angora. Quoi? J’allais devoir vivre une journée entière déconnectée de mon monde?

Ladite journée a été instructive: à en juger par le million de fois par seconde où j’ai soupiré après mon compagnon électronique, je suis mûre pour une cure de désintoxication. Je passe rapidement sur la disparition des cabines téléphoniques et donc mon impossibilité de suivre à distance (mais pas à pas!) la moindre tribulation du bureau et de la maison («les pâtes étaient bonnes, chériiii?» «La photo de couverture est réussie ? Tu me l’envoie en pièce joiiiiinte?»). Il y a pire: j’ai réalisé que je ne savais plus simplement marcher dans la rue. A la moindre minute de solitude, mon réflexe d’optimisation du temps me pousse à empoigner mon mobile, pour passer l’un des coups de fils sur ma «to do list». Pas un instant à gaspiller. Moi femme efficace. Et sans mon appareil de photo intégré, comment je fais pour retenir tous les détails amusants ou inquiétants que je repère avant de les montrer à mes amis ou de les poster sur facebook ? Est-ce que je sais encore regarder sans l’interface d’un viseur? Un seul être à puces vous manque et voilà le monde qui tourne sans vous…

J’envisage sérieusement de louer une yourte pour les vacances d’octobre, garantie sans wifi et même sans réseau téléphonique. Pour commencer le sevrage en douceur.

 

 

 

 

 

07/10/2011

Cause toujours, poulette

Ces jours, sur les murs du métro parisien, s’étalent de vastes affiches incitant à la courtoisie dans les transports publics. Noble cause… Pour alléger leur propos, les publicitaires ont choisi de recourir à la métaphore animalière, excellent procédé, largement éprouvé depuis Jean de La Fontaine, pour souligner quelques travers bien humains sans accuser personne directement. Résultat: les passagers entassés aux heures de pointe sont invités à s’interroger sur leurs comportements en s’identifiant à un buffle qui bouscule tout le monde, une grenouille qui saute par-dessus les tourniquets, un lama cracheur de chewing-gums, un loir affalé sur son strapontin ou une poule au téléphone. Alors bien sûr, nous avons tendance à coller un genre assez aléatoire aux espèces animales selon les méandres de notre imaginaire, mais là il est très clair – illustrations vestimentaires à l’appui – que tous les malotrus des rames souterraines sont masculins. Le loir porte un costard, le lama se la joue loubard et personne n’a le moindre doute sur le taux de testostérone du buffle enragé. Tous des mecs, sauf un: la poule, il va de soi. Celle-ci s’épanche dans son mobile, habillée d’un imperméable rouge élégamment assorti à sa petite crête et voilà le joli slogan: «Des confidences à 86 décibels ne sont plus confidentielles» (non, effectivement, ce n’est pas du La Fontaine). Toutes des volailles jacassantes, qu’on vous dit…

Soupir. Lassitude.

Zut, de nouveau le thème des filles incapables de se coincer le bec.

C’était une journée comme ça… Peu après avoir vu les affiches, j’ai croisé deux beautés slaves (période de défilés de prêt-à-porter oblige) dotées de talons infinis sur des gambettes allongées jusqu’aux aisselles. Elles n’avaient ni ticket, ni scrupule et ont enjambé la barrière du métro avec la désinvolture d’un compas qui ferait un entrechat. Facile. Plus tard, j’ai vu Habemus papam au cinéma (enfin!) et Michel Piccoli n’en finissait pas d’importuner tout le bus en grommelant son discours d’investiture. A côté de lui, un jeune homme hurlait dans son téléphone: «Noooon, je ne peux pas vivre sans toiiiii.» Ceci pour dire que la resquille comme la discrétion sont des arts transgenre et que les clichés animaliers ont bon dos (à plume).

De toute manière, s’étaler en longues discussions téléphoniques est devenu très dépassé – avec ou sans public. Ce que je vois dans les bus/trains/métros, ce sont des jeunes, des deux sexes, en train de s’envoyer des petits mots sur Facebook, même quand ils sont assis côte à côte. Et là, bruitage unisexe: juste des gloussements, des rengorgements, à peine un piaulement étouffé, mélangés à des «pfouit» électroniques quand le message est passé. Une sono de basse-cour tout à fait civile, en somme.

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